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25 Kislev 5778
13 décembre 2017

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On n'a rien sans rien, étude d'un passage du Traité Bera'hot 5a par Rav Yehiel Klein

                              ON N’A RIEN SANS RIEN, Etude d’un passage du Traité Bera’hot 5a, par Rav Yehiel Klein

 

 

Nous lisons dans le traité Berah'ot 5a : « Rabbi Chim'on bar Yoh'aï  enseignait : D. a offert trois dons précieux à Israël, et il ne les leur a donné qu'au prix de souffrances (''Yissourin''). Ce sont : la Torah, la Terre d'Israël et le Monde à Venir.

La Torah, d'où le sait-on ? Parce qu'il est marqué (Psaumes XCIV, 12) : ''Heureux l'homme que D. éprouve, et que Tu instruis de Ta Torah''. La Terre d'Israël, d'où le sait-on ? Car il est écrit (Dévarim VIII, 5) : ''Car de même qu'un homme corrige son fils, ainsi l' Eternel ton D. t'éprouve'', et que juste après (v. 7) il est marqué: ''Car l' Eternel ton D. te conduit vers une terre fertile''. Le Monde Futur, car il est dit (Proverbes VI, 23) : ''Car le commandement est un flambeau, la Torah est une lumière, et le chemin de la vie [éternelle] est semé de remontrances'' »

 

La plupart des Commentateurs[1] comprennent cet enseignement et le paradoxe qui le compose (C'est bon, donc il faut souffrir?) comme résultats de l'inadéquation initiale entre la nature de l'homme et celle des cadeaux qui leur sont destinés par la Providence.

En effet, ces trois éléments sont d'une certaine manière surnaturels, en ce qu'ils se situent au-delà de ce que l'homme peut atteindre lorsqu'il se contente d'évoluer dans l'état dans lequel il a été créé.

Si ce dernier ne fournit aucun effort, il ne les possédera jamais.

Il faut par conséquent aller les chercher ces trois éléments là où elles se trouvent.

 

C'est à cela que se rapporte la notion de yissourin : littéralement, ce sont en effet des souffrances, voire même de toutes petites contrariétés, mais dans notre texte et plus généralement dans toute cette souguia (sujet talmudique),  du début de Bérah'ot qui en traite en détails, ce terme n'a pas toujours cette connotation punitive. On le percevra plutôt comme une sorte de ''mise à l'épreuve'' constante, qui n'a d'autre objectif que de nous faire prendre conscience du fait que ce que l'on est en train de rechercher et d'obtenir n'est pas une donnée commune et allant de soi de notre existence, mais bien quelque chose de tout à fait particulier qui en effet nécessite un effort constant.

 

Par ailleurs, c'est ainsi également qu'il convient de comprendre la notion de cadeau, ''matana'', à l'instar de ce que nous raconte la Guémara de Nédarim 38a selon laquelle au Mont Sinaï, Moïse avait beau passer ses journées à apprendre la Torah, la nuit venue il l'oubliait complètement – jusqu'à ce que D. « la lui donne gracieusement ».

Il est bien question de quelque chose que l'on est réduit à recevoir sans le mériter, parce que en réalité on n’y est pas apte naturellement !

Dans le passage qui nous occupe, les yissourin, mises à l'épreuve constantes, viennent en quelque sorte rattraper cette inadéquation originelle : en s'y confrontant, on se lie plus personnellement à ce que D. nous offre, et cela peut nous aider à mieux les posséder.

 

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Or il est remarquable de constater que notre génération se trouve vis à vis de cette Guémara dans une situation particulière :

Deux de ces trois éléments semblent de nos jours être devenus naturels, ou en tous cas,  seraient perçus comme tels…

Il y' a encore quelques cinquante ans de cela, passer le plus clair de son temps à étudier la Torah ou habiter en Terre Sainte était le fait de peu d'individus, et nécessitait des efforts et des sacrifices hors du commun, dont tous étaient conscients.

A présent, ce n'est plus le cas : pour beaucoup, il apparaît comme allant de soi dans le parcours d'un jeune homme ou d'une jeune fille de consacrer quelques années à l'Etude de la Torah, même en étant marié dans le cadre d'un Collel, et / ou d'aller vivre en Erets Israël, ne serait-ce que pour quelques temps[2].

 

Comment comprendre ce nouveau phénomène ?

On pourrait envisager qu'il ne s'agit au fond que d'un changement de paradigme.

En réalité, les épreuves et le travail à fournir demeurent toujours les mêmes, et ce sont uniquement ses modalités, le cadre dans lequel il doit être fourni, qui se sont transformés de manière inédite.

Les choses sont certes devenues plus facile d'accès, on peut étudier à plein temps en vivant de peu, on peut se rendre en Israël en passant plus de temps dans les aéroports que dans le vol proprement dit[3], mais c'est globalement le cas pour tout le monde. Il est un fait que dans les pays occidentaux en tous cas, on a sur de très nombreux points une existence bien plus aisée que toutes les générations précédentes.

Mais cela signifie juste que le travail à fournir et que les difficultés se sont déplacés...

Par exemple, à un effort extérieur succède un travail plus intérieur. On a accès à la Torah plus facilement, mais il faut redoubler de persévérance et d'attention pour qu'elle nous touche et nous change sincèrement ; on est en Erets Israël, mais prenons garde à ne pas la transformer en terre étrangère !

De manière à ce que l'on puisse considérer qu'auparavant, la difficulté était de pouvoir atteindre et obtenir ces présents-là. Tandis que de nos jours,  ou tout le monde peut s'en saisir, il s'agit plutôt de devoir se les approprier personnellement.

Et ce n'est pas moins difficile !

                                                     

 

 



[1]Cf. Maharcha, Maharal (Nétiv haYisssourin ch. II), 'Akédat Itsh'ak, essai 77...

[2]Voici pour ce qui est de la Torah et de la Terre d'Israël, mais pour le 'Olam haBa, le Monde Futur, c'est autre chose. Chacun comprend que c'est une réalité éminemment spirituelle, et que c'est le résultat de toute une vie. Quoique lorsqu'on entend certains prédicateurs sur Internet, on peut se poser la question...

[3]A l'époque, il n'y' avait pas de minima sociaux ni quoi que ce soit qui permette de subsister sans avoir à fournir un labeur certain. Et, entre autres, on sait que Nah'manide a toujours rêvé de monter en Terre d'Israël avant d'enfin pouvoir y parvenir à la fin de sa vie, et que le Gaon de Vilna en a toujours eu le projet sans jamais pouvoir le réaliser.

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