Commentaire de Rabbi Kalonymus Kalmish Szapira sur le début de la Parashat Noa’h. Une lumière neuve. Etude proposée par Rav Gérard Zyzek

 

Commentaire de Rabbi Kalonymus Kalmish Szapira sur le début de la Parashat Noa’h. Une lumière neuve.
Etude proposée par Rav Gérard Zyzek


 


Le premier verset de la Parashat Noa’h dit (Béréshit 7,9 et 10) :

אלה תולדות נח נח איש צדיק תמים היה בדורותיו את האלקים התהלך נח. ויולד נח שלשה בנים את שם את חם ואת יפת.
‘Voici les engendrements de Noa’h, Noa’h fut un juste intègre au sein de ses générations, avec la Divinité avançait Noa’h. Noa’h engendra Shem, ‘Ham et Yafèt.’

 Les questions s’imposent ! Le verset veut nous exposer les engendrements de Noa’h et tout de suite nous narre ses éminentes qualités : ‘juste intègre au sein de ses générations’. Et que signifie l’expression ‘au sein de ses générations’ ?

Rashi répond à la première question :
‘Etant donné que le verset mentionne Noa’h, il ne peut que rapporter ses qualités éminentes, comme dit le verset (Mishlé 10,7) : « la mention du juste est pour la bénédiction ». Autre explication : notre verset vient t’enseigner que la base des engendrements d’un juste sont ses actions vertueuses.’

Rashi donne deux explications. La première explication de Rashi est que lorsque l’on parle d’un juste, d’un Tsadik, on ne peut pas en parler comme d’un être quelconque. Sa vie est un débordement de bénédictions, il apporte. Le verset s’engage, la langue des versets de la Torah est une langue impliquée, engagée.
Deuxième explication. La base des engendrements d’un juste sont ses actes.

Mais en quoi les actes d’un homme sont ses engendrements ? Quel rapport y a-t-il entre l’action d’un homme et ses enfants ? Et deuxièmement, si tel est l’enseignement du verset, pourquoi y a-t-il répétition du nom Noa’h, Noa’h ? Le verset n’aurait-il pas pu nous enseigner la même chose en disant : voici les engendrements de Noa’h, il fut un juste intègre au sein de ses générations, avec la Divinité avançait Noa’h ; sans ajouter : Noa’h fut un juste intègre (…) ?

Nous apporterons le commentaire du Rabbi de Piazecna, Rabbi Kalonymus Kalmish Szapira, dans son recueil de Drashot Derekh HaMélèkh, sur la Parashat Noa’h. Chaque élément de la Drasha est important et fondamental, néanmoins nous n’en ferons pas la traduction mot à mot. Nous nous permettrons d’y insérer quelques développements et ajouts dans le but de mieux saisir la profondeur du propos.
 

I. L’humilité inepte et la véritable humilité.

 

Il est nécessaire de prendre quelques détours pour pouvoir répondre à nos questions. L’humilité, la Hanava, ענוה, est une des plus grandes qualités. L’homme orgueilleux ne fait rire que cinq minutes, ensuite on ne peut qu’avoir pitié de sa stupidité. Toute l’humanité s’est toujours préoccupée de savoir comment acquérir cette humilité.
Nos Maîtres disent (Sanhédrin 24b) : סימן לגסות הרוח עניות דתורה, ‘La pauvreté en Torah est le signe de la présence de l’orgueil’.
En d’autres termes, si tu vois un endroit où il y a très peu d’étude de Torah, c’est que les gens sont orgueilleux.
Si la personne est pauvre en Torah, s’il n’y a pas la lumière de la Kedousha, de la sainteté de la Torah, en lui, il est impossible qu’il soit humble, il ne peut qu’être orgueilleux. Même si la personne s’imagine qu’elle est simple, humble, modeste, ce ne peut d’aucune manière être une humilité véritable, mais uniquement de la stupidité et du vide. Tu peux trouver des personnes insignifiantes sans pensée aucune ni volonté profonde qui sont humbles apparemment, mais leur humilité est comme le désespoir d’un malade qui est brisé, qui ne ressent plus d’énergie en lui-même, et que sa force et ses membres abandonnent. C’est une brisure, son identité est cassée. La Torah ne parle pas de cela, bien au contraire ! La Mishna (Pirké Avot chapitre 5, Mishna 20) justement nous enjoint :  הוי עז כנמר , ‘soit arrogant comme une panthère !’, c’est-à-dire que la Torah nous enjoint d’être ferme dans notre pensée et ferme dans notre volonté de servir D. et de concomitamment être humble. Mais cette humilité ne vient pas d’un vide, mais bien au contraire, son investissement en paroles de Torah et en actes de Mitsvot imprime en lui une crainte face à la Kedousha, à la sainteté, et imprime en lui cette humilité et cette modestie, comme dit la Beraïta dans le sixième chapitre de Pirké Avot : רבי מאיר אומר כל הלומד תורה לשמה זוכה לדברים הרבה...מלבשתו ענוה ויראה , ‘Rabbi Méïr nous enseigne : toute personne qui étudie la Torah de manière désintéressée mérite de multiples choses, (entre autres) la Torah l’habille d’humilité et de crainte’.
La Torah est Torah parce que je parle de Torah. Par les paroles que j’exprime de ma bouche, la Torah devient Torah ShéBéAl Pé, Torah qui est sur la bouche. Nos Maîtres ont institué que l’on fasse une bénédiction avant d’étudier la Torah (Traité Berakhot 11b, Shoulkhan Aroukh Ora’h ‘Haïm 47). Néanmoins Rabbi Yossef Karo dans le paragraphe 4 tranche :
‘La personne qui médite et pense à des paroles de Torah sans sortir les mots de sa bouche est exempte de faire la bénédiction sur l’étude de la Torah’.
A notre niveau la Torah est Torah si l’on sort les mots de notre bouche.
Et c’est toute la notion que l’on doit sortir les mots de Torah et les mots de Tefila, de prière, de notre bouche. Car la personne peut se demander : si D. a connaissance précise de toute réalité, pourquoi devrais-je faire la prière ? Pourquoi devrais-je formuler tous mes besoins par ma bouche ? Ne les connait-Il pas ?
C’est ce que dit le verset (Téhilim 35,10) : כל עצמותי תאמרנה , ‘Tous mes os diront’. Pas par la seule pensée, mais ‘diront’, parleront, par la parole. Les structures des lumières qui s’immiscent dans les mots prononcés sont les lettres ineffables qui viennent de mondes supérieurs, qui, par les associations qui se font dans la formulation de la bouche, se transforment en mots. Et par ce fait son corps devient porteur dans une certaine mesure de cet éclat de lumière[1].
Il ne faut pas comprendre simplement que la pensée de Kedousha vient et se concrétise par les mots qu’il formule. Il s’agit ici d’une dimension supplémentaire. La parole elle-même se dévoile. Ce n’est pas seulement que la bouche parle. Les structures de lumière supérieure, en se trouvant formulées par tout le corps et toutes les potentialités du corps, se transforment en mots par la parole.
Nous pouvons en avoir une expérience concrète. L’homme peut sentir que lorsqu’il va dire ou écrire un point qui lui a été innové en Torah, alors au moment où il va le dire ou l’écrire se dévoilent à lui des aspects complètement nouveaux en plus de l’innovation qui était présente dans sa pensée. Et parfois même tout ce qu’il allait dire ou écrire se trouve complètement changé de ce qui était précédemment dans sa simple pensée. Ceci synthétise tout ce que nous voulions dire : outre l’innovation dans la pensée, la parole est une innovation en tant que telle, et se met à jour et se dévoile ainsi une lumière neuve, אור חדש, Or ‘Hadash.

Nous avons l’expérience dans notre quotidien de ce dont il est question ici. Parfois je veux te dire quelque chose, mais je ne sais pas vraiment quoi, j’ai quelque chose à te dire. En le disant, je découvre ce qui était subtilement immiscé, enfoui, dans ma pensée. Mais ici il est question d’une dimension supplémentaire. Parfois j’ai un souci, un problème. En commençant à exposer mon souci à quelqu’un, rien qu’en le sortant de ma bouche, le problème est résolu. La parole n’est pas seulement le révélateur puissant de la pensée, mais la parole est une dimension novatrice, créatrice en tant que telle, à partir d’une pensée qui en est l’origine.

Essayons de définir ce que l’on appelle ici Kedousha, sainteté.
La Torah a une double dimension, le texte de la Torah, ce que l’on appelle traditionnellement ‘la Torah qui est dans l’écrit’, et la Torah orale, ce que l’on appelle ‘la Torah qui est sur la bouche’. Lorsque je prononce avec ma bouche des paroles de Torah, ou de prophéties, ou des livres de commentaires de ces prophéties, ou que nous discutons sur des enseignements de Torah, ou lorsque je prononce avec ma bouche le texte de la prière que les gens de la Grande Assemblée ont structuré comme base de la prière, par l’investissement de ma corporalité et de ma spécificité la plus simple, de mon émotionnalité et de mon intellect le plus intime, ces mots se transforment et créent de nouvelles dimensions dans ce monde-ci mais aussi dans la Torah et dans la Tefila, la prière, elles-mêmes. De la même manière les actes de Mitsvot, de commandements qui viennent de la Torah, créeront des dimensions nouvelles non seulement dans la réalité prosaïque de ce monde, mais aussi dans les mondes supérieurs d’où viennent ces paroles de Torah.  
Le Midrash Rabba (Béréshit Rabba 38,18) nous enseigne :
אמר רבי אבא בר כהנא כל מי שנכפל שמו יש לו חלק לעולם הזה ולעולם הבא.
‘Rabbi Abba bar Cahana nous dit : toute personne au sujet duquel le verset répète le nom a part à ce monde-ci et une part au monde futur.’
Ainsi que la Tossafta dans le Zohar au début de la section Noa’h (60a) :
אית ליה תרין רוחין, רוחא חד בעלמא דין ורוחא חד בעלמא דאתי, והכי תשכח בכלהו צדיקי, משה משה, יעקב יעקב, אברהם אברהם, שמואל שמואל, שם שם.
בגין דנח הוה צדיק שבח ליה תרי זמניה.
‘Il y a deux souffles, un souffle dans ce monde-ci et un souffle dans le monde qui vient, le monde futur. Et c’est ce que nous trouvons au sujet de tous les Tsadikim que leur nom est répété : Moshé Moshé, Yaakov Yaakov, Avraham Avraham, Shmouel Shmouel, Shem Shem. Et c’est parce que Noa’h était un Tsadik, un juste, que la Torah le complimente deux fois « Noa’h Noa’h ».’

Nous apprenons de ces enseignements que le Tsadik, par sa formulation des paroles de Torah, ainsi que par ses actes vertueux, ses Maassim Tovim, innove et dans ce monde-ci et dans le monde qui vient, le monde futur. Il a deux parts, une dans ce monde-ci et une dans le monde qui vient. Il y a ici une innovation. En effet ces enseignements nous disent que le juste a une part dans ce monde. Le verset en répétant son nom nous fait entendre qu’il a apporté, innové, une nouvelle dimension à son nom. Le nom répété est la dimension neuve qui est sa part et dans ce monde-ci et dans le monde qui vient.  Sa part dans ce monde-ci est la juste mesure de la part qu’il s’est créé dans le monde qui vient.

Reprenons le verset.
אלה תולדות נח נח איש צדיק תמים היה בדורותיו, ‘Voici les engendrements de Noa’h, Noa’h fut un juste intègre au sein de ses générations’.

‘Au sein de ses générations’. Rashi relève : pourquoi le verset ne dit-il pas plus simplement que Noa’h fut un juste intègre sans ajouter ‘dans ses générations’ ?
Et explique :
‘Il y a débat au sein de nos Maîtres. Certains expliquent cet ajout du verset comme un compliment : déjà dans sa génération qui était une génération d’impies il était vertueux, raison de plus que s’il eût été dans une génération de justes il aurait été vertueux !
Certains expliquent cet ajout comme une critique : comparativement à sa génération il était vertueux, s’il eût été dans la génération d’Avraham il aurait été entité négligeable !’

Nous avions, à la suite de Rashi, relevé que le verset va nous dire les engendrements de  Noa’h et avant de nous nommer ses enfants nous dit qu’il était un juste parfait. Ce qui fait dire à nos Maîtres que cela nous enseigne que les actes vertueux du juste sont la base de ses engendrements.
Nous pouvons maintenant reprendre l’intégralité du verset.

Voici les engendrements de Noa’h. Noa’h était un juste intègre.
Pourquoi le verset nous répète-t-il le nom de Noa’h ? C’est pour nous dire que Noa’h a engendré par ses actes vertueux une dimension neuve et dans ce monde-ci et dans le monde futur. Le verset continue : ‘dans ses générations’. Ceci nous laisse entendre une dimension puissante de la grandeur de Noa’h mais aussi ses limites. Ses engendrements furent dans ses générations, c’est-à-dire que l’impact de ses actes vertueux se concrétisa dans l’innovation que sont ses enfants, dans ses générations, mais pas au-delà. Avraham a innové une dimension plus vaste : son innovation eut un impact chez ses enfants et aussi sur plus que ses enfants, comme dit le verset (Béréshit 12,5) :
‘Les âmes qu’ils ont faites à ‘Haran’. Rashi explique : ‘Les âmes qu’ils ont fait entrer sous les ailes de la Présence Divine. Avraham convertit les hommes, Sarah convertit les femmes.’



II. Essai de synthèse.


Nous pouvons nous demander : mais pourquoi introduire son commentaire sur le premier verset de la section Noa’h par un exposé sur l’humilité ? En quoi cette introduction est-elle nécessaire pour la suite de son exposé ?
L’orgueil est la dimension première de la matérialité. La dimension honteuse et ridicule de la matérialité. Comment s’en sortir ?
Instinctivement nous pourrions penser que réfléchir, méditer sur sa propre fragilité pourrait nous aider quelque part. Cela peut nous aider à être déprimé peut-être, malade de tristesse.
C’est l’investissement dans la formulation par notre bouche de paroles de Torah, de paroles de Kedousha, et notre investissement dans des actes de Mitsva, des Maassim Tovim, qui peuvent innover en nous une nouvelle dimension, une nouvelle luminosité, et éveiller en nous, par nous, une crainte et une humilité. C’est l’investissement de tout enfant d’Israël engagé dans Torah et Mitsvot d’apporter une lumière neuve : Or ‘Hadash, אור חדש. Loin de dénigrer le monde d’ici, il élève ce monde à sa juste dimension : d’être réceptacle d’une lumière neuve. C’est le fait d’être vecteur d’une lumière neuve qui éveille en nous crainte et simplicité.
Ce que chaque juste fait à sa dimension spécifique, se développera au niveau de toute l’humanité dans ce que l’on appelle ‘les Temps Messianiques’, comme nos Maîtres ont institué de dire dans la prière[2] : אור חדש בציון תאיר ונזכה כולנו מהרה לאורו, ‘Qu’une lumière neuve illumine à Tsion, et que nous puissions tous rapidement mériter de sa lumière’.


Cette démarche du Rabbi de Piazecna apporte véritablement une lumière neuve. En effet, toute tradition appelle à considérer notre monde comme un monde de vanité et de matérialité grossière duquel le juste se doit de s’extirper. Pour nos Maîtres, ce n’est que par l’expression au plus fort des potentialités de ce monde et de la spécificité la plus intime de sa corporalité que le juste peut construire une part et dans ce monde-ci et dans le monde qui vient. 

 



[1] Ne nous laissons pas impressionner par le côté métaphysique de ce langage, il nous semble que le contenu va être clairement expliqué dans la suite.

[2] Texte de la prière à la fin de la première bénédiction du Shema le matin selon la liturgie ashkénaze.