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29 Tishri 5778
19 octobre 2017
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Et pour un repas de plus…

Les enfants d’Israël font, pour la première fois dans notre paracha, face au phénomène de la manne.

Nous savons que la manne ne tombait pas le Chabat, une double part en était offerte au peuple le vendredi, qui devait suffire à leur consommation du jour suivant. C’est à ce propos que Moise[1] dit : « mangez aujourd’hui, car aujourd’hui c’est Chabat pour D.ieu, aujourd’hui vous ne la [la manne] trouverez pas dans les champs ».

Le Talmud[2] indique : « Un homme a le devoir de consommer trois repas le Chabat, comme dit le verset : « mangez la aujourd’hui, car aujourd’hui c’est Chabat pour D.ieu, aujourd’hui vous ne la trouverez pas dans les champs » ». Il interprète donc ce triple recours au terme « aujourd’hui » comme la source des fameux trois repas de Chabat. Nombre de commentateurs considèrent qu’il s’agit là d’un appui dans le verset et donc d’une injonction d’ordre rabbinique et non d’une institution de la Torah.  Si l’on considère les versets des Prophètes[3] qui mettent en exergue la notion de « oneg [délice de] Chabat », on perçoit aisément le sens des trois repas chabatiques : jouir du Chabat, l’honorer par les plaisirs de la table.

Mais un autre texte du Talmud parait quelque peu surprenant (Chabat 119 b) : « Un homme doit toujours dresser sa table à la sortie du Chabat même s’il n’a besoin de consommer que le volume d’une olive [une quantité minimale]. » Rachi explique sur place le sens de cela : « c’est aussi [une manifestation] de l’égard dû au Chabat que de l’accompagner à sa sortie, d’une manière honorable, tel un homme qui accompagne le roi à sa sortie de la ville ». Ce passage a force de loi, le Choulkhan Aroukh lui consacrant un (bref) chapitre[4]. Les décisionnaires débattent des modalités pratiques de cette mitsva : aliments, quantités, horaires, etc…

C’est ici que surgit notre interrogation.  Jouir du Chabat oui ! Mais tout cela n’a de sens qu’au sein même de la temporalité chabatique, durant le Chabat  lui-même. Que signifie un repas en l’honneur du Chabat qui ne se déroule pas pendant Chabat ? Car du point de vue halakhique, ce repas se déroule bien après la clôture du Chabat, la havdala, et non durant un éventuel prolongement volontaire de celui-ci. A la lecture de Rachi, nous pourrions aisément répondre qu’il s’agit de tout autre chose, un repas qui n’a rien à voir avec les trois précédents. Mais cela n’est pas si sûr.

                Nombre d’auteurs, même parmi les décisionnaires, évoquent  un principe (certains l’attribuant au Zohar[5]) relatif à ce qu’il est convenu d’appeler le « quatrième repas » : « quiconque ne consomme pas le quatrième repas de Chabat, c’est comme si il n’avait pas non plus consommé le troisième. » Ce texte ouvre de nouveaux horizons. En effet, à sa lumière, le repas qui nous occupe est réinséré  dans la perspective des trois précédents. Il ne s’agit plus d’un autre repas mais de celui qui est si complémentaire des trois autres que sa réalisation en devient comme essentielle pour valider, donner du sens aux trois autres.

Il semble que ce qui s’exprime ici est un point central de la tradition juive. Ce repas dit de « melave malka » est très particulier, il s’agit comme nous l’avons dit, de mener un repas de Chabat hors les frontières du Chabat lui-même, c’est-à-dire de tenter d’exporter quelque chose de la sainteté du Chabat, de l’emporter avec soi, pour continuer à la vivre dans un temps profane. Jusque-là, rien de si surprenant. Sauf qu’à l’aune du texte que nous avons cité, nous percevons les choses d’une manière différente. La seouda chlichit, le troisième repas de Chabat, est définie par nos Maitres comme le moment le plus intense du Chabat[6], un moment d’intimité profonde avec le Créateur. Comment un moment d’une telle intensité pourrait-il se voir suspendu, en quelque sorte, à la réalisation d’un autre repas qui n’intervient qu’une fois le Chabat terminé ?

Ce qui ressort ici, c’est que précisément, l’intensité de notre relation au divin ne peut se résumer à une sorte d’hapax hebdomadaire, un moment particulièrement fort mais par essence, fugace et par là même qui ne nous permet pas d’en tirer quelque chose pour notre vie, lors de notre retour à l’agitation du monde. On ne peut pas emprisonner cette intimité, la confiner pour la rendre captive ou pire l’assigner à un moment donné. C’est le sens de ce quatrième repas, celui qui nous engage à perpétuer cette relation, à la prolonger dans la vie « réelle ». Pour ainsi dire, c’est un peu le sens de ce texte. Le troisième repas du Chabat, haut moment de la vie juive, ne prend son sens que si nous savons nous approprier son contenu pour transformer l’essai, ne pas en faire une expérience stérile mais plutôt qu’elle féconde notre vie.

 Nous évoquions l’idée qu’il pourrait s’agir là d’une donnée fondamentale de la Torah. On peut évoquer à l’appui de cela deux autres moments de la vie juive.

La Talmud[7] enseigne, sur la base du célèbre verset de Tehilim[8] : « Attachez le sacrifice avec des cordes, jusqu’aux coins de l’autel » que « quiconque lie la fête[9] en mangeant et buvant, la Torah le considère comme s’il avait construit un autel et apporté des sacrifices ». Dans sa seconde explication, Rachi explique cette phrase quelque peu énigmatique, comme faisant référence au lendemain de chaque fête. Nous sommes donc conviés par ce texte à festoyer, à avoir une attitude comparable à celle digne de la fête…le lendemain de la fête, lorsque de fête il n’y a justement plus. C’est ce que l’on nomme « isrou hag ». Ce texte a d’ailleurs valeur légale, puisque repris par Rabbi Moshé Isserles au chapitre 429 du Choulkhan aroukh[10]. Nous retrouvons ici une idée très proche de celle évoquée à propos du quatrième repas.

Rabbi Tsadok Hacohen de Lublin[11] lie les deux sujets ainsi : «  et la nourriture de Chabat est le gout de la manne mais ce n’est que pour un instant [fugace], cela se limite à ce repas de Chabat lui-même, le repas de la sortie de Chabat [lui] est semblable à isrou hag qui lie la sainteté de la fête avec les autres jours de l’année pour attirer cette sainteté à toute l’année, de même le repas de la sortie de Chabat attache la sainteté de Chabat aux six jours de travail […]

Isrou hag est donc à l’année ce que le quatrième repas de Chabat est à la semaine.

 

Mais cette idée se retrouve encore ailleurs, bien que sous une forme un peu différente : Hol hamoed. La Michna de Pirkei Avot[12] évoque quatre types de personnes, dont il nous est dit que, bien qu’elles aient étudié la Torah et réalisé des actes positifs, n’auront pas accès au Monde futur. Parmi celles-ci « celui qui méprise les solennités/rendez-vous (moadot) ». De quoi s’agit-il ? Rachi nous éclaire là-dessus : « C’est celui qui profane les mi-fêtes (hol hamoed) [par des travaux interdits] ou y consomme des aliments ou des boissons dignes d’un jour profane, car puisque ces jours ne revêtent pas le même caractère de gravité que le Yom Tov [les jours de fêtes complétement chômés], il ne veille pas à les garder ».  Arrêtons-nous un instant et prenons un tant soit peu de recul. Que nous dit cette Michna ? Qu’on peut être parfaitement respectueux de la totalité des commandements, vivre une vie authentiquement juive, et n’avoir pas place au Olam Haba. Pourquoi donc ? Parce qu’on n’a pas fait de repas digne de Hol hamoed durant Pessah ou Soukot, qu’on s’y est comporté comme si de rien n’était. Texte saisissant !

On peut légitimement penser que la problématique qui se révèle ici est du même ordre que celle évoquée au sujet du quatrième repas et d’Isrou hag. Tout comme dans ceux-ci, le défi de Hol hamoed, c’est d’injecter dans un jour non chômé, dans ce qui peut être facilement vécu comme un temps profane, l’essence de la fête, sa sainteté.

Mais ce qui frappe ici, c’est que celui qui s’abstrait de cela, qui manque à ce devoir, est considéré comme n’ayant pas sa place dans le monde futur, ce monde, pas si facile à définir, qui semble pourtant être, d’une certaine manière, le point de mire d’une vie de Torah. Cette même idée est aussi présente dans le repas de melave malka. En effet, de nombreux ouvrages[13] évoquent les liens entre le quatrième repas et le monde futur et plus particulièrement la résurrection des morts. Il est notamment rapporté le fait qu’un seul os du corps humain est indestructible, et que celui-ci servira de base à cette résurrection des morts. Cet os dénommé « louz » n’est nourri que par le repas de melave malka. Il s’agit bien entendu de passages ésotériques qui ne sauraient être hâtivement interprétés mais à tout le moins nous livrent ils un élément crucial : il y a quelque part en l’humain quelque chose d’irréductible, une parcelle qui aspire à l’éternité. Cette parcelle se nourrit là aussi de ces moments particuliers qui nous invitent à happer des instants du sacré pour faire vivre le temps profane. Plus encore, comme nous le voyons à propos de Hol hamoed, c’est même dans ces moments précis que réside notre part d’éternité.



[1] Exode Chapitre 17, verset 25

[2] Chabat 117b

[3] En particulier Isaïe 58/13

[4] Orah Haim Chap. 300

[5]  Principe cité dans le Hesed Leavraham (Mayan2 Nahar 49), Ben Ish Hai 2eme année Vayetse. Le Kaf hahaim (Sofer) Orah Haim 300/9 et plusieurs autres comme le Hessed laalafim (chap. 300) citent le Zohar comme source, mais malgré nos recherches, il semble que ce texte, bien que cité par de grands auteurs n’existe pas, au moins sous cette forme, dans nos éditions du Zohar. Il se pourrait qu’il s’agisse d’une reformulation d’un passage du Zohar.

[6] Voir sur ce sujet les nombreuses pages qui y sont consacrées par mon maitre le Rav G. Zyzek dans son ouvrage intitulé « Le désir des désirs »

[7] Souka 45 b

[8] 118/27

[9] Le terme Hag, traduit dans le verset comme « sacrifice de la fête » est ici lu par les Sages comme faisant référence à la fête elle-même

[10] Il existe des débats chez les commentateurs quand à savoir pourquoi Rabbi Yossef Karo ne cite pas lui-même cette halakha (Voir notamment Birkei Yossef du Hida

[11] Mahshevot harouts n°19

[12] Chapitre 3 Michna 11. Voir également Pessahim 118a et Rachi sur place.

[13] Zohar Vaera, Eliahou Rabba, Midrach Rabba Berechit 28/3.

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