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20 Av 5779
21 août 2019
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Eclairage sur la fin des temps et sur la fête de Soukkot et de Shemini Atsérèt. par Rav Gérard Zyzek

Eclairage sur la fin des temps et sur la fête de Soukkot et de Shemini Atsérèt. Où est le lieu du Beth HaMikdash ? par Rav Gérard Zyzek

 

 

L’humanité n’est pas une aventure récente. Des civilisations se sont succédées, se sont développées, et ont disparues. Israël a fait de siècles en siècles son petit bonhomme de chemin. Un passage du cinquante-deuxième chapitre du Nétsa’h Israël du Maharal de Praque nous aidera à définir de manière synthétique la spécificité de l’apport d’Israël et de sa nécessité, sur la base d’un passage du Traité Pessa’him 88a.

 

 

I. Pessa’him 88a.


ואמר רבי אלעזר מאי דכתיב והלכו עמים רבים ואמרו לכו ונעלה אל הר ה' אל בית אלקי יעקב, אלקי יעקב ולא אלקי אברהם ויצחק. אלא לא כאברהם שכתוב בו הר שנאמר אשר יאמר היום בהר ה' יראה, ולא כיצחק שכתוב בו שדה שנאמר ויצא יצחק לשוח בשדה, אלא כיעקב שקראו בית שנאמר ויקרא את שם המקום ההוא בית אל.
‘Rabbi Eléazar dit : que dit le verset (Yishayahou 2,3) « beaucoup de peuples iront et diront : allez et montons vers la montagne de D., vers la maison du D. de Yaakov ! » ? Le verset dit « la maison du D. de Yaakov », mais pourquoi ne dit-il pas « du D. d’Avraham » ou bien « du D. d’Its’hak » ? Cela signifie que ce ne sera pas comme Avraham au sujet duquel il est écrit le mot « montagne », comme dit le verset (Béréshit 22,14) « que l’on dira aujourd’hui : sur la montagne de D. Il se révèlera ». Ni comme Its’hak, au sujet de qui il est dit le mot « champ », comme dit le verset (Béréshit 24,63) « Et Its’hak sortit pour converser (avec D.) dans le champ ». Mais comme Yaakov qui appela le nom de cet endroit « maison », comme dit le verset (Béréshit 28,19) « il appela le nom de cet endroit maison de D. ».

Ce passage nous enseigne qu’à la fin des temps de nombreux peuples se tourneront vers le D. de Jacob, Yaakov, et chercheront à retourner à la maison de son D. .
Evidemment ce texte du prophète Isaïe, Yishayahou, nous interpelle, comme il interpelle d’ailleurs les Maîtres de la Guemara : la maison du D. de Jacob, mais pourquoi pas la maison du D. d’Abraham ou bien d’Isaac ?

Le Maharal de Prague dans son livre Nétsa’h Israël (chapitre 52) va nous donner des clefs pour décrypter ce passage énigmatique. Nous en donnons notre traduction, accompagnée de remarques et développements.

‘L’explication du sujet est que ce que l’on appelle le Beth HaMikdash, le Temple, est le lieu où D. a une union, une attache  avec les réalités inférieures, c’est cela le Temple’. 

En quelques mots, le Maharal nous ouvre des portes. Le Temple est un lieu indubitablement. Mais ce lieu est à comprendre dans le sens d’un lien, d’un attachement. C’est le lieu où le Créateur se lie, se relie avec Ses créatures.
La question posée par ce passage de la Guemara de Pessa’him est de savoir à quel niveau se trouve cette union entre D. et le monde trivial dans lequel nous nous trouvons.

Cette simple phrase du Maharal qui nous aide à lire la Guemara opère déjà une révolution conceptuelle.
En effet, lorsqu’en général on parle du Temple, on s’imagine un lieu, un monument. Ce commentaire nous fait comprendre, à travers ce passage du Traité Pessa’him, que, dans notre tradition, lorsque nous parlons du Temple, nous parlons du lieu précis où s’unit le Créateur avec Ses créatures. Ce lien précis peut aussi se concrétiser par une localisation spaciale, mais c’est une conséquence. Les Patriarches par leur œuvre intense dévoilèrent au sein de l’humanité la position précise de ce lieu d’union du Créateur avec Ses créatures au sein de la trivialité du monde que nous connaissons.

‘La démarche d’Avraham est la démarche du ’Héssèd, de la bonté, et le ‘Héssèd, la bonté, est comparable à une montagne car tout ‘Héssèd est grand. En effet la personne qui est toujours éxigeante à l’égard de son prochain suit une démarche de droiture, cette personne reste sur la ligne stricte du juste. Les choses sont comme elles sont. Par contre la personne de ‘Héssèd n’exige pas toujours et fait quelque chose de grand. Elle dépasse la limite de ce que la justice exigerait. Le verset en effet dit (Téhilim 36,7) « Ta générosité est comme des montagnes divines », c’est-à-dire que la générosité de D. est haute et grande, car elle dépasse ce qui s’impose par la justice. Et du fait qu’il y a par le biais de cette attitude un lien de D. avec les réalités inférieures, Avraham nomma le lieu du Beth HaMikdash, du Temple, « montagne ».’

Décryptons, et essayons de comprendre.
Comme nous le remarquons fréquemment, les Sages de la Guemara s’expriment de manière extrêmement concise et codée. Le Maharal nous en donne quelques clefs de lecture, mais son langage hermétique cache une profondeur qu’il nous faut rechercher et quêter.
En quoi le ‘Héssèd, la bonté, la générosité, est-elle haute comme une montagne, et en quoi Avraham a-t-il découvert que le ‘Héssèd est le lieu de connexion intime entre D. et Sa création ?

Avraham, lorsqu’il argumente devant D. pour sauver les gens de Sodome, dit à son propre sujet (Béréshit 18,27) :
ואנכי עפר ואפר.
‘Et je suis terre et cendre’.
Rashi explique :
‘J’aurais dû être devenu de la terre par les rois avec qui j’ai combattu, et de la cendre par la fournaise dans laquelle Nimrod m’a jeté, si ce n’était ta pitié qui était à mes côtés.’

Avraham a vécu dans le plus intime de lui-même qu’il n’aurait pas dû être vivant. La suite logique des événements de sa vie aurait dû signer son anéantissement. Or il vit. Il a découvert que dans la vie, il n’y a pas que la suite logique des événements, il y a une dimension qui va plus loin que ces limites du rationnel et de ce qui est juste. La bonté, la pitié, une possibilité qui est donnée pour aller plus loin.
Cette dimension, la dimension de la bonté, du ‘Hessed, nous fait découvrir que nous ne sommes pas seulement dans une réalité de lois implacables. Nous découvrons par cette dimension qu’il n’y a pas qu’un implacable combat animal, instinctif, pour la survie, mais que dans ce monde trivial affleure un lien avec une dimension supérieure, plus vaste, infinie. Pour une raison que nous ignorons, nous, les hommes, aimons les choses implacables. Une petite bonté dépasse la hauteur de l’implacable que nous adulons tant.
Le ‘Héssèd est le lieu où affleure le premier lien avec D. . C’est le lieu qu’Avraham a appelé « montagne » car il nous dépasse. Il nous donne la possibilité de vivre, d’exister. D’ailleurs Avraham ne dit pas « je suis terre et cendre », mais dit sous forme enphatique « JE SUIS terre et cendre », puisque le mot pour dire ‘je suis’ est ici Anokhi, qui signifie ‘je suis’ au sens fort.

Le monde, la possibilité d’un sens dans ce monde, commence par cette dimension de ‘Héssèd.


II. La dimension d’Its’hak.

Les Avot, les Patriarches, voulaient que se concrétise dans ce monde un lien privilégié avec le Créateur de toute chose, que ce monde soit le lieu où le Créateur ait un lien de prédilection avec Ses créatures. C’est cela le lieu du Temple. Le ‘Héssèd est le commencement, la possibilité qui est donnée. Mais s’il n’y a que du ‘Héssèd, les choses se délitent. Its’hak va apporter une dimension complémentaire.
Reprenons le commentaire du Maharal qui va opérer une seconde révolution conceptuelle.


‘De même Its’hak, sa dimension était la dimension de justice. C’est-à-dire qu’il faisait toutes ses actions selon la droiture et la justice. Cette dimension participe aussi d’une dimension divine, et par cette dimension D. a aussi un lien et une union avec les réalités inférieures, et peut, dans une certaine mesure, résider parmi elles. C’est pourquoi Istkhak nomma le lieu du Temple « champ », car le champ est un lieu cadré, droit et aplani. Ce qui correspond à la dimension de justice qui est la droiture.’


Le Maharal nous aide à comprendre que ce texte de la Guemara est structuré selon les qualités caractéristiques de chacun des Patriarches : Avraham, le ‘Héssèd, Its’hak, la justice, etc.
Ces qualités ne sont pas seulement des attitudes dans la vie, mais sont des chemins qui nous permettent de percevoir par quels liens le Créateur s’unit et fait résider d’une certaine manière Sa gloire dans les réalités triviales de ce monde.
Cette articulation subtile est appelée Temple, Beth HaMikdash.
Fort de ces préliminaires, ce passage du Talmud va nous lire le verset de la Torah de manière stupéfiante.
En effet lorsque l’on lit ces versets de manière spontanée, littéraire, nous ne pouvons qu’être frappés par la beauté pastorale du texte (Béréshit 24,63):
‘ Et Its’hak sortit pour converser dans le champ vers le soir, il leva ses yeux, et voici des chameaux qui viennent. Rivka (Rebecca) leva ses yeux, et elle vit Its’hak, et tomba du chameau. Elle dit au serviteur : qui est donc cet homme qui va dans le champ à notre rencontre ? Le serviteur dit : c’est mon maître. Elle prit son voile et s’en recouvrit.’

Y a-t-il passage plus romantique, plus empreint de sentimentalité ?
Néanmoins les Maîtres du Talmud dans notre passage du Traité Pessa’him vont s’interroger sur ce que signifie le champ. Its’hak sort converser dans le champ. Le verset ne nous dit pas avec qui. Nos Maîtres comprennent que cette conversation est La conversation par excellence : le lien intime avec Son Créateur. Où est le lieu de connexion d’Its’hak avec Son Créateur ? C’est le champ. Mais pourquoi le champ, et non la forêt par exemple ?
Le Maharal nous aide à comprendre que le champ correspond à la démarche profonde d’Its’hak. Le champ, contrairement à ce que nous penserions à la première lecture, est le lieu où l’homme domine la nature. Un champ est un espace clos, cadré, limité, défini. La terre est labourée, les graines semées, les épis fauchés. Le champ est le cadre d’expression du labeur humain sur la nature, de l’homme qui domine les pulsions. Its’hak exprime la dimension de justice. La justice met des limites, un cadre.


Reprenons les mots du Maharal :
‘Et par cette dimension (cette dimension de justice), D. a aussi un lien et une union avec les réalités inférieures, et peut, dans une certaine mesure, résider parmi elles.’

La justice est l’expression d’un lien fort, d’un engagement. Prenons un exemple : si des parents voient leurs enfants mal se comporter et n’interviennent pas, cela exprime en fait que les parents se désintéressent de leurs enfants. Mettre des limites, et punir s’il y a lieu, est l’expression d’un engagement, d’une affection, comme dit le verset (Mishlé 13,24) :
חושך שבטו שונא בנו ואוהבו שחרו מוסר.
‘Celui qui empèche la baguette de frapper son fils le hait, celui qui l’aime l’assaille de remontrances’

Si une des questions-bases de la philosophie est ‘pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien’, la question que nous pose Its’hak Avinou (notre père) est plutôt : pourquoi dominer ses pulsions plutôt que de se laisser aller ? D’où nous vient cette puissance en nous qui nous fait nous retenir, et pourquoi se retenir ?
Pour reprendre les mots du Maharal : c’est au point précis, au lieu précis, de cette question, que D. a un lien, une union avec les réalités inférieures pour être parmi elles.

 
 Si le début vient du ‘Héssèd, de la bonté, la dimension de justice va lui donner corps et fertilité.

 


III. La dimension de Yaakov.


Rapportons la suite du commentaire du Maharal :
‘Cependant Yaakov appela ce lieu maison. Cela correspond précisément à la dimension de Yaakov qui est la dimension de Rakhamim, de mansuétude[1]. Et cette dimension est l’essence même de l’union.
Cela ne ressemble pas à la dimension d’Avraham, bien que par son biais (par le biais du ‘Héssèd, de la générosité, de la bonté) vienne l’attachement divin, néanmoins cette dimension n’est pas l’essence du lien.
De même, bien que la dimension d’Its’hak qui est la dimension de justice soit la cause d’un lien divin indubitablement, ce n’est pas le lien par essence.
Par contre la dimension de Yaakov qui est la dimension de Rakhamim, de pitié, de mansuétude, est l’attachement même par essence.
En effet le sujet de Rakhamim est l’amour et l’union. Et l’amour est le lien et l’attachement par essence, comme nous le voyons chez un père ou une mère à l’égard de leur enfant, où leur attachement s’exprime par leur affection charnelle.’

Avant de continuer, nous proposons ici de prendre l’étimologie du terme Rakhamim. Ce terme vient du mot Rékhèm, רחם, qui signifie la matrice féminine. L’amour dont il s’agit ici est un attachement, une affection qui prend au ventre.

‘C’est pourquoi cette dimension est la cause par elle-même au lien entre D. et les réalités inférieures, comme cela est connu des initiés[2]. C’est pourquoi le Talmud dit qu’il n’y avait personne qui ait appelé ce lieu (de connexion entre le Créateur et Ses créatures) maison si ce n’est Yaakov, car la maison, qui est le lieu d’habitation, est l’attachement par essence.’


Tout d’abord essayons de mettre au clair ce que ce commentaire nous apporte dans la lecture de la Guemara.
Le Maharal nous apporte deux clefs de lecture :
- ce que l’on appelle le lieu du Beth HaMikdash est le lieu par lequel le Créateur s’unit avec Ses Créatures.
- chacun de ces lieux définis par la Guemara correspond à des conduites spécifiques du Créateur au sein de Sa création ainsi que des conduites spécifiques des Patriarches qui les ont fait découvrir au sein de l’humanité.
Mais tout cela ne pourrait être que de la théologie formelle. Ne perdons pas de vue le cœur du sujet de la Guemara qui est la tentative d’explication du verset du prophète (Yishayahou 2,3) : ‘Beaucoup de peuples iront et diront : allez et montons vers la montagne de D., vers la maison du D. de Yaakov !’

Par cette analyse précise du texte du Traité Pessa’him, le Maharal nous aide à entendre la voix prophétique exprimée dans le verset du prophète Yishayahou, Isaïe. A la fin des Temps, l’humanité se sera beaucoup recherchée, se sera aussi beaucoup perdue. Yakov est celui qui a fondé une famille, une famille ne tiend que par la chaleur humaine, par l’affection, par l’amour.
Telle sera la question à la fin des temps : comment peut-on sortir de notre solitude ? Il y a-t-il une possibilité d’un vivre ensemble ? C’est cela la maison du D. de Yaakov.

Cette question est d’une actualité brûlante. En effet, pour des raisons qui nous échappent, les développements technologiques nous font imaginer que l’humain est un résidu obsolète, d’un âge révolu, et que s’ouvre aujourd’hui un grand espoir : l’ère des machines, ou tout au moins de l’osmose de l’homme et la machine. Mais, et là est la problématique véritablement prophétique, comment dépasser notre solitude abyssale ?


IV. En quoi la dimension de Rakhamim est-elle l’essence du lien, de l’union ?


‘Il n’y avait personne qui ait appelé ce lieu (de connexion entre le Créateur et Ses créatures) maison si ce n’est Yaakov, car la maison, qui est le lieu d’habitation, est l’attachement par essence.’

Le Maharal nous a donné la clef de lecture : c’est par la dimension de Rakhamim que le Créateur tisse un lien indéfectible avec Sa création, comme une maison qui tient, qui est solide. Et c’est Yaakov, par son intense labeur, qui a fait découvrir concrètement cette dimension au sein de la vie triviale qui est la nôtre.
Mais en quoi la dimension de Rakhamim est-elle l’essence même du lien, de l’union ?

Essayons d’analyser la spécificité de Yaakov au regard des autres Avot, Patriarches.
La Mishna dans le Traité Nedarim va nous indiquer une direction de travail (Nédarim 31a) :

שאיני נהנה לזרע אברהם אסור בישראל ומותר בעובדי כוכבים.
‘Quelqu’un fait le vœu, Nédèr, de n’avoir aucun profit de la descendance d’Avraham Il lui est interdit d’avoir aucun profit d’un Israël, par contre il peut profiter de n’importe quel idolâtre.’

La Guemara afférente demande :.
והאיכא ישמעאל, כי ביצחק יקרא לך זרע כתיב. והאיכא עשו, ביצחק ולא כל יצחק
‘Comment la Mishna peut-elle dire que la personne qui a fait un tel vœu peut tirer un profit de n’importe quel idolâtre mais il y a les descendants d’Ishmaël qui sont aussi des descendants d’Avraham ?
Certes, mais le verset (Béréshit 21,12) nous dit «D. dit à Avraham : ne souffre pas au sujet de l’enfant (d’Ishmaël) et au sujet de ta servante, tout ce que te dira Sarah écoute dans sa voix, car c’est dans Its’hak que sera nommée ta descendance », ce qui signifie qu’Ishmaël n’est pas considéré comme étant la descendance d’Avraham.
Mais il y a Essaw, Esaü, fils d’Its’hak donc descendant d’Avraham ? Le verset spécifie «dans Its’hak » , et non tout Its’hak. ‘

Reprenons.
La Torah donne la possibilité à tout un chacun de s’interdire quelque chose par la parole, c’est ce que l’on appelle un Nédèr, un vœu. La Torah enjoindra cette personne à ne pas profaner ce qu’elle a exprimé par sa bouche (Bamidbar 30,3). Si une personne s’est interdite de profiter d’un descendant d’Avraham, la Mishna nous enseigne que cette personne pourra profiter des descendants d’Ishmaël, fils d’Avraham, ainsi que des descendants d’Essaw, fils d’Itshak fils d’Avraham.
Nous ne pouvons qu’être interloqués par un tel enseignement !
D. dit à Avraham qu’Il ne considèrera qu’Its’hak comme étant sa descendance, et encore pas tous les descendants d’Its’hak, une partie seulement : Yakov et non Essaw.

Nous ne comprenons pas cet enseignement : soit c’est son enfant, soit ce n’est pas son enfant !
Nous proposons de dire que, du commentaire du Maharal que nous avons rapporté plus haut, il nous est possible de proposer la démarche suivante.

Avraham est le début du projet de mise en place d’une famille. Le commencement de cette mise en place est la générosité. Mais cette dimension est limitée, comme toute dimension. Son fils Ishmaël est sorti du cadre de ces limites.
Its’hak apporte du neuf, la dimension de justice, dimension nécessaire pour rendre fertile le projet d’Avraham. Mais, là aussi, c’est une certaine dimension qui atteint ses propres limites. Son fils Essaw est sorti du cadre de ces limites.
Le Maharal nous a éclairé le sujet en disant que la dimension de maison développée par Yaakov correspond à la dimension de Rakhamim, de pitié, de mansuétude. Une maison ce ne sont pas seulement des murs. La maison tient sur la chaleur humaine qui s’y exprime. Ce que l’on appelle en yiddish ‘heimishkeit’, la chaleur de la maison.
Yakov notre père est le patriarche dont la vie a été un immense investissement pour élever ses enfants, pour que, quoi qu’il arrive, ses enfants puissent se retrouver à la maison. Pour ce faire, parfois il faut être généreux, parfois il faut être sévère, parfois encore une autre attitude. Cette dimension de Rakhamim, innovée par Yakov, n’est pas une dimension à proprement parlé.
Pour prouver cette affirmation, nous apporterons le commentaire de Rabbi Tsadok HaCohen Rabbinovitz dans son ouvrage hors norme Takanat HaShavim.


V. Passage du Takanat HaShavim, troisième partie : ‘grande est la Teshouva, le repentir, qui repousse un interdit de la Torah’.

Le sujet du livre Takanat HaShavim est l’analyse détaillée d’un passage du Traité Yoma (86 a et b) qui traite de sept aspects de la Teshouva. Le passage qui nous occupe commente le troisième enseignement : ‘Grande est la Teshouva, le repentir, qui repousse un interdit de la Torah’. Nous en donnons notre traduction :

‘Le Talmud enseigne (Berakhot 34b) : le lieu où les Baalé Teshouva (les personnes qui se sont repenties) se tiennent, à cet endroit les Justes parfaits ne peuvent se tenir.
En effet l’endroit où se tiennent les Justes parfaits est la juste mesure de ce qui leur revient selon la Torah, la prophétie, la connaissance. Ils ne sont nullement sortis des bornes définies, et par la Torah, et par la prophétie, et par la connaissance. Ils sont de l’ordre des limites : ceci tu feras, ceci tu ne feras pas. Jusque là tu iras, tu ne rajouteras pas. Mais le repentant, le Baal Teshouva, a déjà brisé la cloture du monde définie par la Torah, par la prophétie, par la connaissance. Il a sombré là où il a sombré. Et lorsqu’il revient à D., et qu’il se saisit pour réparer le passé, c’est qu’il perçoit avec une perception limpide que ‘Tu es avec moi’[3], et, qu’en tout lieu qu’il puisse y avoir, il n’y a rien d’autre que Lui,  אין עוד מלבדו[4] . Il mérite alors de l’héritage de Yaakov qui est un héritage sans limite, comme dit le Talmud (Traité Shabbat 118b).
C’est effectivement le niveau de Yaakov dont la couche était parfaite,  מטתו שלימה[5].
Its’hak, combien même était-il d’une base positive par naissance [fils d’Avraham], et même Essaw qui naquit de lui [était-il aussi d’une base positive, par le fait qu’il fut petit-fils d’Avraham et fils d’Its’hak] fut-il appelé dans le Talmud (Traité Kiddoushin) Israël déviant, néanmoins il lui a été possible d’évacuer le nom Israël de lui, et de devenir comme n’importe quel membre des nations, et même inférieur à n’importe quel membre des nations, comme dit le verset (Ovadia 1,2) « Petit Je t’ai donné dans les Nations, tu es plein de bassesse ». Ce que le prophète le qualifie de petit et de bas ne correspond pas au regard que les humains portent sur Essaw [car en fait son empire est impressionnant] mais correspond à la vérité de ce qu’il véhicule. Essaw est en quelque sorte le résidu qui est sorti d’Its’hak car, du fait de la dimension d’Its’hak même, la dimension de justice, de limitation, qui ordonne l’homme par des commandements positifs et des commandements négatifs, dimension positive fondamentalement, si quelqu’un brise ces limites et ces barrières, toute cette racine positive se trouve être déracinée et se trouve revenue au niveau de n’importe quelle nation.
Ce qui n’est pas le cas dans le patrimoine de Yaakov qui est sans limites, qui n’a pas de barrières qui le restreint, même si quelqu’un a fauté cent transgressions, l’une plus grave que l’autre, son nom d’Israël ne sera pas déraciné de lui pour tout ce qui concerne les lois de mariage et de divorce, Kidoushin et Ghittin. En effet nos Maîtres enseignent (Traité Sanhédrin 44a) : le verset dit (Yéoshoua 3,11) חטא ישראל, Israël a fauté, Rabbi Abba bar Zavda enseigne : bien qu’il ait fauté, il s’appelle toujours Israël. Il est impossible de déconnecter et d’arracher le nom d’Israël de la descendance de Yaakov, car la souche de laquelle participe Yaakov n’a aucun résidu, et ne peut pas être entachée et déracinée par quoi que ce soit, car cette souche n’a rien qui la restreint et délimite.
Et cette dimension de repentir, de Teshouva, qui repousse toutes les limites de la Torah est le lieu précis où les Justes parfaits, qui sont de l’ordre de la limite, ne peuvent se tenir. La force de limitation, de restriction, est le contraire de la dimension sans limites. La dimension de Yaakov correspond au Tétragramme qui est la dimension de Rakhamim, de miséricorde.’

Nous aimerions aborder ce texte de Takanat HaShavim en perspective de notre Guemara du Traité Pessa’him.
La Guemara de Pessa’him nous enseigne que la spécificité de Yaakov est la notion de maison. D’un autre côté, le Takanat HaShavim nous enseigne que le patrimoine de Yaakov n’a pas de limite. Cela parait contradictoire, car qu’y a-t-il de plus limité qu’une maison ?
D’autre part, Rabbi Tsadok nous enseigne que la spécificité de Yaakov est la notion de Teshouva, de repentir, car, dit-il, cette maison est le lieu où se tiennent les Baalé Teshouva, les repentants. Mais de quel repentir parle-t-on ? Où a-t-on vu chez le personnage de Yaakov des attitudes de repentir ?
Il nous semble devoir répondre que ce que l’on appelle maison n’est pas la configuration seule des murs, et des limites quelle représente, mais ce qui définit la maison est le vécu qui s’y passe. La notion de Mitato Sheléma, מטתו שלימה , de ‘couche parfaite’, exprime le labeur redoutable de Yaakov Avinou qui a œuvré à ce qu’aucun de ses descendants ne soient exclu de son patrimoine. C’est-à-dire que pour qu’il se vive un vécu dans sa maison il a fallu qu’il ne se limite pas à une démarche, quand bien même cette démarche fût-elle belle et noble, et fondée sur la sainteté. Car toute démarche précise arrive à terme à ses limites et à ce qu’on outrepasse ces limites, et en sorte. C’est ce que notre tradition exprime en disant qu’Ishmaël est sorti du patrimoine d’Avraham, et que Essaw sortit de celui d’Its’hak, quand bien même les démarches d’Avraham et d’Its’hak furent-elles fondées sur le service du D. Un. 
Et là est la dimension de repentance, de Teshouva, inhérente à la maison de Yaakov Avinou : si parfois telle attitude se justifie, à un autre moment le contraire peut être préférable, ou bien encore autre chose, voire inventer et créer un nouveau chemin qui lui-même ne sera que momentané.
Si, traditionnellement Yaakov Avinou représente Midat HaRakhamim, la dimension de miséricorde, de mansuétude, cette dimension n’est pas en soi limitée à une attitude mais représente la Teshouva, en cela que pour que s’exprime une chaleur humaine, un lieu où l’on puisse grandir et se construire, une  maison, il faille être prêt à se remettre en question, et à innover constamment.
Cette dimension est le lien le plus intime et le plus puissant entre l’homme et le D. Un. Et c’est à cette recherche que de nombreux peuples reviendront à la fin des temps : revenons à la maison du D. de Yaakov.

Si cette dimension de Rakhamim, de miséricorde, sur laquelle se construit la maison, est bien rendue par le mot yiddish Heimishkeit, chaleur humaine, ‘ambiance familiale’, et que c’est à cette chaleur humaine que reviendront de nombreux peuples désemparés à la fin des temps, nous voulons prouver dans la suite de cette étude que cette chaleur humaine n’est pas seulement l’expression d’une gentillesse humaine, d’un dévouement parental, mais l’aboutissement de ce que l’on peut appeler le service du D. Un. .

 
VI. Extrait du Sod Yésharim. La fête de Shemini Atsérèt.



La fête de Shemini Atsérèt, quand bien même suivrait-elle la fête de Soukkot, est néanmoins une fête autonome. Il y a les sept jours de Soukkot, et ensuite nous passons à une autre fête : Shemini Atsérèt, la fête du huitième jour, comme la Guemara du Traité Soukka (48a) nous l’enseigne שמיני זמן בפני עצמו, רגל בפני עצמו ‘le huitième jour est un temps en tant que lui-même, est une fête en tant que lui-même’.
Mais s’il n’est pas malaisé de percevoir les enjeux de la fête de Soukkot, ceux de ce huitième jour nous échappent plutôt. Ecoutons le commentaire du Sod Yésharim (premier Maamar sur Shemini Atsérèt).
Un préliminaire est nécessaire. La fête de Soukkot est appelée  חג האסיף, ‘Hag HaHassif’, ‘fête de l’engrangement’, comme dit le verset (Shemot 23,16) :

וחג האסיף בצאת השנה באספך את מעשיך מן השדה.
‘Et la fête de l’engrangement à la sortie de l’année, lorsque tu engranges ton oeuvre du champ’.

La société dont la Torah parle est une société agraire. Au début de l’automne, l’agriculteur engrange tout la récolte de l’année : le blé qui a séché dans les champs, le raisin qui vient juste d’être vendangé, les figues qui ont séché en plein air. C’est à ce moment qu’il y a Soukkot, la fête de l’engrangement.
Nous n’apporterons pas le commentaire du Sod Yésharim dans son intégralité car la richesse de son propos lui fait entremêler plusieurs problématiques dans un même passage. Nous tenterons de faire ressortir un point précis relatif à l’articulation entre la fête de Soukkot et Shemini Atsérèt (traduction agrémentée de notes).

‘Le moment de la fête de Soukkot se distingue en ce qu’il est un réceptacle pour qu’y réside la Présence Divine, la Shekhina. En effet Soukkot est appelé (dans le texte de la prière) זמן שמחתנו, la période de notre joie, or la Présence Divine ne réside ni du sein de la tristesse, ni du sein de la légèreté, mais seulement du sein de la joie de Mitsva (Traité Shabbat 30b). Et quelle est cette joie de Mitsva ? C’est le renouveau que l’homme atteint dans sa perception de D. de manière chaque fois renouvelée qui ajoute à l’homme de la joie, car dans l’enviellissement d’une chose il n’y a aucune joie d’aucune manière. C’est pourquoi lors de la fête de l’engrangement, où l’homme amène dans son domaine tout le labeur de l’année, et se positionne comme propriétaire par rapport à sa récolte (…), ce positionnement peut amener un enviellissement chez l’homme, et amener de ce fait une détériorisation. Tout le labeur de l’année, sa récolte, peut alors se perdre, s’abîmer[6] et pourrir. Et là vient la ruse qu’ordonne D. à Israël qu’ils se fassent rentrer à ce moment précis à l’ombre de la Soukka, de la Cabane, et que par cela il n’y ait pour eux aucune détériorisation, car la Soukka représente ce que nos Maîtres enseignent (Traité Soukka 2a): צא מדירת קבע ושב בדירת עראי, sors d’une résidence fixe et installe-toi dans une résidence passagère. C’est-à-dire qu’ils sachent et reconnaissent de manière approfondie qu’ils ne doivent pas être engoncés dans quoi que ce soit, car il n’y a rien de définitf, de fixe dans le monde. C’est cela la Soukka : sors de ta résidence fixe, que la nature de l’homme ne soit pas habituée tellement dans une chose qu’à terme il ne puisse plus bouger de cela. (…) Que tout soit pour lui dans une démarche passagère, c’est-à-dire selon ce que D. lui montre que telle est Sa volonté, et qu’ainsi il soit prêt et disposé à courir accomplir Sa volonté. C’est à ceci que viennent répondre de manière précise les sept jours de Soukkot, par lesquels l’homme va s’éclaircir dans les sept Midot, les sept attitudes, pour qu’il ne soit pas engoncé dans aucune Mida, dans aucune attitude précise, si ce n’est qu’il recherche toujours la volonté de D.. Par ce biais tout ce qu’il a engrangé chez lui ne s’envieilliera pas, et cet engrangement aura ainsi une pérennité et ne s’abîmera pas, car lorsque l’homme reçoit un bienfait de manière fixe, et qu’il n’y crée pas d’innovation, ce bienfait vieillit et s’abîme’

Rav Heinikh Leiner nous donne ici une explication neuve de la fête de Soukkot. Nous savons que la fête de Soukkot se compose de sept jours. Le Zohar (Parashat Emor 114b) nous enseigne que ces sept jours correspondent à sept Midot, sept attitudes, concrétisées chacune par une personne centrale de la Torah (David dans les Prophètes) : Avraham, Its’hak, Yaakov, Moshé, Aaron, Yossef et David. La Guemara citée plus haut (Soukka 2a) dit : ‘sors de ta résidence fixe et entre dans une résidence passagère’. Le Sod Yésharim nous en donne une lecture stupéfiante : le premier jour, exerce-toi à vivre selon la démarche que nous a révélée Avraham. Le second jour, change de démarche : exerce-toi à vivre selon la démarche d’Its’hak. Le troisième jour, exerce-toi à vivre selon la démarche de Yaakov. Le quatrième jour exerce-toi à vivre selon la démarche dévoilée par Moshé notre Maître, et ainsi de suite jusqu’au septième jour de Soukkot. C’est cela ‘sors de ta résidence fixe et entre dans une résidence passagère’ : ne reste pas bloqué à une seule démarche, et de cette manière Soukkot sera effectivement ‘la fête de ‘l’engrangement’, en cela que l’on pourra faire une acquisition véritable de tout ce que nous avons produit pendant l’année, en ne nous bloquons pas à un seul chemin.
Le point qui nous parait le plus innovant dans ce commentaire est que lorsque l’on dit ‘il n’y a rien de fixe dans ce monde’, on entend que tout est possible et réciproquement ! C’est-à-dire une sorte de nihilisme extatique.
La fête de Soukkot, selon ce commentaire, nous enseigne que la joie ne peut venir que si on sait s’investir dans une démarche, et que l’on soit capable si telle est la volonté de D., et que cela soit nécessaire à Son service, de changer de démarche et de s’investir dans un tout autre chemin, et ainsi de suite. C’est cela ‘sors de ta résidence fixe et entre dans une résidence passagère’, caractérisé par le fait de vivre sept jours dans une cabane.
Et c’est là que va s’articuler la fête de Shemini Atsérèt, la fête du huitième jour.
Reprenons la suite du Sod Yesharim :

‘Après que l’homme ait œuvré de l’intérieur des différentes limites (des différentes Midot), D. lui fait percevoir que tout ce labeur dans les limites vient d’un lieu plus élevé qui ,lui, est sans limite et infini, et c’est à cet éclairage que fait référence la fête de Shemini Atsérèt, la fête du huitième jour. Mais pour arriver à cette perception, il est impossible de faire l’économie du labeur qui la précède, c’est-à-dire les sept jours de la fête de Soukkot, qui font allusion au labeur des sept Midot, attitudes, comme dit le Zohar (Parashat Tétsavé 187a) : לית שמיני אלא מגו שבעה, il n’y a de huit que du sein du sept.’

Rarement avons-nous vu commentaire aussi profond, mais comme les choses paraissent abstraites, nous allons prendre des détours pour essayer d’entendre le puissant impact de  ces quelques paroles.
Rashi, dans son commentaire de la Torah, aborde la fête de Shemini Atsérèt par un autre biais que le Sod Yésharim. Toutefois il nous semble que l’analyse du commentaire de Rashi nous donnera la possibilité de mettre à jour le cœur de ce qu’apporte le commentaire du Sod Yésharim.

 


VII. Commentaire de Rashi sur la Torah au sujet des offrandes de Soukkot dans la section Pinkhas, dans le livre de Bamidbar (29,17).

La fête de Soukkot est mentionnée plusieurs fois dans la Torah.
La première occurrence est dans la Parashat Mishpatim (Shemot 23,16), où cette fête est appelée ‘Hag HaAssif, ‘la fête de l’engrangement’, comme nous l’avons vu plus haut.
La seconde occurrence se trouve dans la Parashat Ki Tissa (Shemot 34,22), cette fête y est aussi appelée ‘Hag HaAssif, ‘la fête de l’engrangement’.
Le commandement de s’installer dans des cabanes, des Soukkot, n’est mentionné que dans la troisième occurrence, dans la Parashat Emor (Vayikra 33,34 et suivants). Et dans ce passage la fête est d’ailleurs appelée ‘Hag HaSoukkot, ‘la fête des Cabanes’.
La quatrième occurrence se trouve à la fin de la Parashat Pinkhas (Bamidbar 29,12 et suivants). Après qu’eût été nommé le successeur de Moshé, Yéoshoua, la Torah nous enseigne avec précision quelles offrandes la communauté se doit d’offrir de manière obligatoire, soit quotidiennement, soit de manière hebdomadaire (les jours de Shabbat), soit aux fêtes de nouveau-mois, Rosh Hodesh, soit les divers jours de fêtes. Dans ce passage l’accent n’est pas mis sur le rituel spécifique de telle fête ou de telle fête, mais sur les offrandes, les Korbanot. Néanmoins, Pessakh est appelé Pessakh, et il y est mentionné l’obligation de manger des Matsot, des azymes. Et ainsi pour chaque fête. Soukkot, dans ce passage fait figure d’exception, aucune mention n’y est faite, ni des cabanes, ni de l’engrangement, ni d’aucun autre commandement qui lui soit relatif, si ce ne sont les Korbanot spécifiques, comme dit le verset (29,12) :
ובחמישה עשר יום לחודש השביעי מקרא קודש יהי לכם כל מלאכת עבודה לא תעשו וחגותם חג לה' שבעת ימים.
‘Et le quinze du septième mois, proclamation sainte sera pour vous, toute activité de labeur vous ne ferez pas, et vous fêterez une fête à D. durant sept jours.’
C’est une fête autour de D.  (sens du mot ‘Hag).
Et les versets détaillent les offrandes de chacun de ces sept jours.
Le premier jour : treize jeunes taureaux, deux béliers, quatorze agneaux, tous Olot, c’est-à-dire des offrandes entièrement consumées sur l’autel.
Le second jour : douze jeunes taureaux, deux béliers, quatorze agneaux, tous Olot.
Le troisème jour : onze jeunes taureaux, deux béliers, quatorze agneaux, tous Olot.
Et ainsi de suite, jour après jour, le nombre des taureaux baisse, pour arriver le septième jour de la fête à sept jeunes taureaux, tandis que le nombre des béliers et des agneaux reste constant.
Le huitième jour se distingue aussi par la spécificité de ses offrandes, de ses Korbanot, comme le dit le verset (29,36 et 37):
ביום השמיני עצרת תהיה לכם כל מלאכת עבודה לא תעשו. והקרבתם עולה אשה ריח ניחוח לה' פר אחד איל אחד כבשים בני שנה שבעה תמימים.
‘Le huitième jour, ce sera un arrêt pour vous, toute activité de labeur vous ne ferez pas. Vous offrirez en Ola, feu d’odeur agréable pour D., un taureau, un bélier, sept agneaux sans aucun défaut.’
Les commentateurs relèvent que bien que le huit soit de toute évidence la suite du sept, le verset relatif au huitième jour n’est pas introduit par la conjonction de coordination ‘et’. Le huit, suite des jours précédents, est bien signifié comme étant une entité par lui-même. Les offrandes de ce jour montrent bien cette (relative) indépendance : un taureau, un bélier, sept agneaux, et non une profusion comme les jours précédents.

Rashi, sur la base de la Guemara dans le Traité Soukka (55b), s’interroge sur, d’un côté, la profusion de jeunes taureaux à offrir, et, d’un autre côté, sur le fait que leur nombre diminue de jour en jour :
‘Les taureaux de la fête sont au nombre de soixante-dix. Ils correspondent aux soixante-dix nations idolâtres. Le fait que leur nombre décroit est un signe de leur chute.  A l’époque du Temple ces Korbanot les protégeaient des souffrances. Le nombre des agneaux est constant, ils correspondent à Israël qui est appelé « mouton errant (Yirmiaou 50,17) ».’
Au sujet du huitième jour, Rashi encore cite la Guemara de Soukka :
‘Etant donné que tous les jours de la fête ils ont offert des offrandes relativement aux nations du monde, D. alors dit à Israël : je vous en prie, faites moi un petit repas pour que j’aie du plaisir de vous !’

Que signifie ce service au Temple vis-à-vis des nations du monde ?
Il nous semble devoir expliquer ainsi.
Selon notre tradition, il y a, quant au fond, soixante-dix nations dans le monde. Le chiffre soixante-dix représente la multiplicité-même, sept étant l’élément base de la multiplicité[7], donc dix fois sept.
La fête de Soukkot comme nous l’avons vu plus haut est l’aboutissement de l’année, la fête de l’engrangement. La question qui se pose est : comment peut-il y avoir une relation effective avec le D. Un ?
Soukkot et la fête du huitième jour sont la réponse à cette question.
Chaque nation du monde développe un aspect puissant de la complexité du monde. Chaque nation n’est pas loin de l’idolâtrie car elle pense, revendique, que son génie national est le meilleur et le seul valable au monde[8]. C’est ce que disent nos Maîtres, les taureaux vont en diminuant, signe de leur chute, c’est-à-dire de la limite de ce qu’ils représentent. Israël est comme un agneau errant. C’est-à-dire que Israël va de nation en nation, s’identifie à ces cultures nationales puissantes, mais peu après part dans un autre pays, et encore s’identifie à une autre culture nationale, etc. Et encore part dans un autre pays.
A l’époque du Temple, du Beth HaMikdash, du lieu de proximité du Créateur avec Ses Créatures, Israël faisait une fête, une ronde, autour de Leur D. , ‘Hag LaShem. Positivement, ils s’identifiaient à chaque nation du monde, endossaient le destin de telle nation, et après le destin de telle nation, et ainsi de suite. Une fois seulement qu’ils étaient passés par les périples multiples de toutes ces identités, la possibilité d’un lien véritable, joyeux avec le D. Un est possible : la fête du huitième jour.
Le Maharal de Prague dit souvent que HaShem, D., est la Structure du peuple d’Israël.
Nous proposons de dire l’innovation suivante : si le D. Un est l’identité du peuple d’Israël, cette identité peut devenir une idolâtrie comme une autre. Le Monothéisme peut être une idolâtrie comme une autre. C’est-à-dire une identité.
Ce n’est que si je suis capable de m’identifier à une certaine identité, lorsqu’il est justifié de s’y identifier, et que je me dégage de cette identité s’il n’est plus justifié de s’y identifier, et qu’ensuite je m’identifie à une autre identité, s’il est justifié que je le fasse, et que je puisse encore m’en dégager s’il n’y a plus de nécessité de s’y identifier , alors seulement une union, un lien puissant et joyeux est possible avec le D. Un. C’est cela qu’a innové Yaakov Avinou. Et là est le lieu du Temple.

C’est ce que dit le Zohar, cité plus haut par le Sod Yésharim (Parashat Tétsavé 187a) : לית שמיני אלא מגו שבעה, ‘il n’y a de huit que du sein du sept.’ Si nous pouvons nous exprimer ainsi : la théologie nous indiffère, la vie de famille est la seule théologie signifiante (car il est nécessaire d’être parfois compréhensif, parfois intransigeant, parfois très proche, parfois moins proche, selon la nécessité).

Essayons d’expliquer un peu plus le cœur de cette innovation.


VIII. ‘Il l’a appelé El le D. d’Israël’ (Béréshit 33,20).

Nous allons aborder ce verset en le mettant dans son contexte.
Les Parashiot Vayétsé et Vayishla’h rapportent le début des tribulations de Yaakov dans la fondation de sa famille. Tout d’abord son frère Essaw veut le tuer. Il part de la terre de Canaan vers la Mésopotamie et va dans la famille de sa mère Rivka où il sait qu’il trouvera femme. Pensant épouser Rachel, Lavan le trompe et lui donne Léa. Finalement après moulte péripéties, il épouse et Léa et Rachel,  ainsi que leurs servantes Zilpa et Bilha, desquelles il aura onze fils et une fille dans le pays d’Aram, Biniamin naîtra en terre d’Israël. Toutes les années passées chez son beau-père Lavan, celui-ci n’a de cesse de le spolier. Finalement Yaakov fuit de chez son beau-père, qui alors, ainsi nous l’enseignent nos Maîtres, le poursuit pour le tuer. Arrivant en terre de Canaan, c’est son frère Essaw qui vient à sa rencontre avec quatre cents hommes. Quelle va être l’issue de cette rencontre ? A priori il est clair qu’Essaw vient l’assassiner, lui, ses femmes et ses enfants. La rencontre a lieu. In extremis Essaw embrasse son frère, et le laisse repartir[9]

Ensuite les versets disent (33,18 et suivants) :
ויבא יעקב שלם עיר שכם אשר בארץ כנען בבאו מפדן ארם ויחן את פני העיר.
‘Yaakov arriva entier (sans manque) dans la ville de Shekhem qui se trouve dans la terre de Canaan. Il campa à la porte de la ville.’
ויקן את חלקת השדה אשר נטע שם אהלו מיד בני חמור אבי שכם במאה קשיטה.
‘Il acquit la part de terrain où il avait planté sa tente de la main des fils de ‘Hamor, père de Shekhem, pour cent Kessita.’
ויצב שם מזבח ויקרא לו אל אלקי ישראל.
‘Il y dressa un autel, et il l’appela El D. d’Israël.’

Le verset nous met en exergue que Yaakov est arrivé entier dans la terre de Canaan. Il est incroyable qu’il ne fut pas détruit ni physiquement ni intérieurement par toutes ces épreuves
Il acquit une part de terrain pour pouvoir y faire un autel et remercier D. pour tous ses bienfaits.
La syntaxe du dernier verset pose problème. En effet le sens premier du verset donne que Yaakov a appelé l’autel qu’il a érigé ‘El D. d’Israël’ ce qui signifie D. divinité d’Israël. Cette lecture première donnerait un certain relent idolâtre.
Rashi va donner deux explications pour répondre à cette question importante.

Première réponse :
‘Non que l’autel fût appelé D. d’Israël, mais du fait que D ; fut avec lui et l’a sauvé, il appela le nom de cet autel comme rappel du miracle, de manière que la gloire de D. soit mentionnée lorsque l’on dit le nom de cet autel. En d’autres termes : Celui qui est D., HaKadosh Baroukh Hou, fut pour moi mon sauveur, moi qui m’appelle Israël.’

Selon cette première lecture, il faut lire le verset ainsi :
‘Il l’appela El le D. d’Israël’, c’est-à-dire Yaakov a appelé l’autel d’un nom qui rappelle à quiconque combien D., l’Eternel, le D. Un, fut auprès d’Israël (autre nom de Yaakov[10]) pour le sauver.

Seconde réponse :
‘Nos Maîtres expliquent (Traité Méguila 18a) : c’est HaKadosh Baroukh Hou qui appela Yaakov El, dieu. Les paroles de Torah sont comme un marteau qui déchiquette un rocher, ce qui donne des explications divergentes et antagoniques.’

La Guemara dans le Traité Méguila, source de ce commentaire de Rashi est un peu plus explicite. Nous en donnons notre traduction :

‘Rabbi Elazar dit : d’où savons-nous que HaKadosh Baroukh Hou a appelé Yaakov dieu ? Comme dit le verset «Il l’appela El le D. d’Israël ». Si tu veux dire que c’est Yaakov qui a appelé l’autel D., alors pourquoi le verset ne d’it-il pas explicitement que Yaakov appela le verset El ? Force est alors de dire que le sujet est ‘D. d’Israël’, et qu’il faille donc lire ainsi le verset : Il l’a appelé El, et qui l’a ainsi appelé ? Le D. d’Israël.’

C’est sur l’antagonisme interne de ces deux lectures que Rashi ajoute : les paroles de Torah sont comme un marteau qui pulvérise un rocher, et dont les débris vont dans des sens inverses !

Le verset supporte donc ces deux lectures. Mais que signifie cette seconde lecture ? Comment dire que l’Eternel a appelé Yaakov dieu[11] ? Le terme El signifie ‘puissance, force’.  

Nous proposons la lecture suivante, qui dans une certaine mesure sera une synthèse de l’étude présente.
Comme nous l’avons vu précédemment, nous recherchons souvent à nous identifier à telle démarche ou à telle autre. Nous nous accrochons à tel principe, ou à tel autre. Les aléas de notre existence souvent nous brisent, mais ce n’est pas objectif, c’est surtout la représentation de nous-même qui se brise.
Après tous les soubresauts qui l’ont malmené, après toutes les pérégrinations qu’il a traversées en fondant cette famille, Yaakov arrive entier à Shekhem. Il n’est pas brisé. Il porte son attention à remercier HaShem qui l’a sauvé de tous ces dangers. Et à le proclamer.
Si nous pouvons nous exprimer ainsi, D. se demande : mais où a-t-il tiré les ressources pour tenir, pour être entier, pour ne pas être brisé ? HaShem, le D. de Yaakov appelé ici Israël (quant à son niveau supérieur), l’a appelé El, c’est-à-dire tu as une force, une unité, qui n’est pas limitée à telle ou telle identité limitative.

Les Maîtres de la Grande Assemblée qui ont rédigé le texte de la Tefila, de la prière, ont institué de dire dans la première bénédiction du Shemoné Essré :
ה' אלקינו ואלקי אבותינו, אלקי אברהם, אלקי יצחק ואלקי יעקב. הקל הגדול הגיבור והנורא וכו'.
‘HaShem notre D. et le D. de nos pères. Le D. d’Avraham, le D. d’Its’hak et le D. de Yaakov. Le D. grand, puissant et redoutable (…).’
Ce sont Avraham, Its’hak et Yaakov qui nous ont enseigné qu’il est possible d’avoir une relation effective avec le Créateur et qu’il est possible de Lui parler.
Il nous semble que de ce que nous venons d’étudier les qualificatifs ‘grand, puissant et redoutable’ sont relatifs justement à ce que Avraham, Its’hak et Yaakov nous ont transmis.
Grand, c’est la dimension qu’Avraham nous a enseigné le ‘Héssèd.
Puissant, c’est la dimension qu’Its’hak nous a enseigné la puissance de dominer ses pulsions.
Redoutable, Nora, correspondrait à Yaakov. En effet נורא, Nora, signifie redoutable, c’est-à-dire qui fait peur, qui inspire la crainte. C’est ce qui dépasse, qui nous échappe, qui touche un infini, qui inspire une appréhension, de quelque chose qui est au-dessus de nous.
Si quelqu’un vit lui-même une dimension, il peut alors l’attribuer à autrui. S’il n’en a pas l’expérience, comment peut-il l’attribuer à D. ?

Le début de notre étude, basée sur la Guemara du Traité Pessa’him 88a, rapportait que le lieu du Temple est appelé maison par Yaakov, le même verset dit que ce lieu est aussi appelé Nora, redoutable (Béréshit 28,16):
וירא ויאמר מה נורא המקום הזה אין זה כי אם בית אלקים וזה שער השמים.
‘Il eut peur, et dit : combien redoutable est cet endroit, ce n’est que la maison de D. et c’est la porte des cieux.’





 

 

 

 

 



[1] Il ne nous est pas aisé de traduire le mot Rakhamim en français. En effet les termes français sont emprunts d’une culture riche mais qui n’est pas la notre. Nous tenterons petit-à-petit de cerner la signification précise de ce terme.

[2] Il est connu que le Maharal est un Maître de la Kabbala, dimension ésotérique de notre tradition.

[3] Cette expression vient du verset dans Téhilim 23,4 : ‘Même si j’irai dans la vallée de l’ombre de la mort, je n’aurai pas peur car Tu es avec moi’.

[4] Sur la base du verset (Devarim 4,35).

[5] Ce concept de ‘Couche parfaite’, מטתו שלימה, est le cœur de notre développement. En effet il signifie qu’aucun descendant de Yaakov ne sera hors de sa transmission, comme d’ailleurs Rabbi Tsadok va l’expliquer.

[6] Comme toute chose matérielle qui à terme pourrit et se désagrège.

[7] Le Maharal explique que sept est l’élément-base de la structure du monde tangible. Les quatre points cardinaux, le haut, le bas et le milieu.

[8] Prenons un exemple, ne parle-t-on pas de Russie Eternelle ?

[9] Evidemment loin de nous de prendre le texte de la Torah comme un récit romanesque חס ושלום. Notre intention en ces quelques lignes n’est que de situer globalement le verset que nous allons étudier dans son contexte.

[10] Yaakov, à la suite du combat avec l’Ange, fut aussi appelé Israël. Depuis parfois il est appelé Yaakov, parfois Israël. Le nom Israël désigne Yaakov dans son niveau supérieur, comme lorsqu’il atteint le niveau de prophétie. Ici il parle de lui sous le nom d’Israël pour bien montrer en quoi toutes ces épreuves finalement ne furent que pour l’amener à un haut niveau, au niveau de prophétie.

[11] Nous mettons évidememnt une minuscule au terme El dans la seconde lecture. El signifie donc puissance. 

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