Parashat Pinhas. Eloge de la connaissance !

Comment aborder cette Parasha ?

Voici Pinhas, petit fils d’Aaron le Cohen, le Grand-prêtre, qui assassine le chef de la tribu de Shimon et qui se trouve récompensé par un signe d’alliance éternel de la part de D., alliance de prêtrise, alliance de paix, de Shalom.  Quel merveilleux mot que le mot paix ! Et comme il est charmant ! Mais pourquoi vient-il après un acte de violence extrême, l’assassinat en public d’un prince du peuple d’Israël et de sa gentille compagne Kozbi la princesse midianite ?

I. Commentaire du Natsiv.

Nous apporterons ici le commentaire fort concis du Natsiv, Rabbi Naftali Tsvi Yéouda Berlin, dans son livre HaEmèk Davar :
‘Mon alliance de Shalom, de paix : en récompense du fait qu’il calma la colère et la fureur divine, D. le bénit qu’il soit calme et paisible, et qu’il accepte la réalité sans s’énerver. En effet du fait que la nature de son acte de tuer de sa propre main deux âmes pouvait laisser une trace de goût à la violence dans sa propre âme, mais du fait qu’il agit complètement pour la gloire du Ciel, il reçut en récompense la bénédiction d’être toujours serein et dans la paisibilité, et que cela soit positif et non négatif. Voir une notion similaire au sujet de l’exécution des habitants de la ville bannie, Devarim 13,18.’

II. La ville bannie, Ir HaNidakhat.

La Torah dans le livre de Devarim parle d’une situation dramatique. Toute une ville en terre d’Israël s’est adonnée aux cultes idolâtres. L’affaire est avérée, il y a témoignages fiables et les grands tribunaux ont fait leurs enquêtes. La Torah nous enjoint de raser la ville et de tuer les habitants de la ville dite ‘ville bannie’ au fil de l’épée. 
 Le verset dit (Devarim 13,18) :
ולא ידבק בידך מאומה מן החרם למען ישוב ה' מחרון אפו ונתן לך רחמים ורחמך והרבך כאשר נשבע לאבותיך.
‘Que rien de cette cité bannie ne s’attache à ta main, afin que D. s’apaise de Sa colère. Il te donnera alors pitié, Il aura pitié de toi et te multipliera comme Il l’a juré à tes pères.’

Que signifie l’expression ‘Il te donnera pitié’ ?

Regardons le commentaire du Natsiv sur ce verset :
‘Le châtiment de la ville bannie entraine trois maux. Premièrement, une personne qui tue devient cruelle par nature. Lorsqu’il faut exécuter un condamné, le tribunal nomme en général un bourreau, mais dans le cas de la ville bannie où le châtiment est d’exécuter toute la population, un grand contingent doit être enrôlé et le risque est grand que tout un groupe s’habitue à la cruauté. Deuxièmement, de toute évidence des gens de cette ville doivent avoir des proches dans une autre ville et ce châtiment risque d’entrainer de la haine persistante au sein du peuple d’Israël.
Troisièmement, exécuter une ville entière cause de toute évidence une hécatombe au sein du peuple d’Israël. C’est à ces trois inconvénients majeurs que le verset adresse sa promesse que si l’on se prémunit d’appliquer cette justice sans surtout ne rien profiter du butin de cette ville bannie, alors D. reviendra de Sa fureur et donnera de la pitié, c’est-à-dire donnera la capacité d’avoir pitié aux participants de l’exécution. Il aura pitié de toi, D. fera en sorte que les habitants des autres villes t’aime et te prenne en affection (réparation du second point). Il te multipliera (réparation du troisième point).’

C’est-à-dire que si les exécutants s’investissent dans l’application de la justice sans chercher à y trouver leur intérêt mais le font parce que D. le leur a ordonnés, alors D. leur donnera pitié. Le Natsiv explique que ce don de la pitié est une réparation des actes sordides que finalement ils ont été amenés à faire, certes pour la gloire de D., mais actes cruels néanmoins.

III. Détour talmudique.

Dans le Traité Shabbat 151b, Rabban Gamliel béRabbi déduit du verset que nous venons de voir l’enseignement suivant :
תניא רבן גמליאל ברבי אומר ונתן לך רחמים ורחמך והרבך, כל המרחם על הבריות מרחמים עליו מן השמים וכל שאינו מרחם על הבריות אין מרחמים עליו מן השמים.
‘On enseigne : Rabban Gamliel béRabbi dit « il te donnera alors pitié, Il aura pitié de toi et te multipliera », toute personne qui a pitié des créatures, du Ciel on aura pitié de lui, et toute personne qui n’a pas pitié des créatures, du Ciel on n’aura pas pitié de lui.’

Première lecture.
La simplicité de l’enseignement de Rabban Gamliel béRabbi est essentielle. En effet, nous sommes souvent décontenancés par notre sort, par la dureté de notre sort. Mais pourquoi D. n’a-t-il pas pitié de moi ? C’est à cette question que vient répondre Rabban Gamliel : tu veux que D. ait pitié de toi ? Aie pitié des créatures ! Il n’y a pas d’autre alternative !

Mais ce concept de pitié ne nous met pas à l’aise. Que cache ce concept doucereux de pitié ? On a l’impression que l’on sait de quoi l’on parle alors que cela apparait comme un concept creux ! Nous oserions qualifier ce concept de ‘tarte à la crème’, à telle enseigne que les nazis  disaient pas que nous les juifs avions pollué l’humanité avec ce concept mollasson.
Proposons une seconde lecture.
Nous avons appris de nos Maîtres qu’il faut s’interroger d’où Rabban Gamliel tire son enseignement. D’où apprend-on cette notion importante, fondamentale, qu’on ne peut être pris en pitié que si l’on a pitié des créatures ? De la bénédiction qui suit le châtiment de la ville bannie, du massacre officiel qui se trouve dans la Torah.
L’explication est la suivante :
la pitié n’est pas une qualité humaine.
Les anciens latins disaient : homo homini lupus est, ‘l’homme est un loup pour l’homme’. Nous sommes obnubilés par nos intérêts propres. Toi, cher ami, tu n’es qu’un faire valoir à mon ego et à mes pulsions. Je ne suis qu’un animal darwinien. Y a-t-il place dans notre existence à la pitié ? Appelée Rakhmanout en hébreu, terme qui vient de la racine Rékhem, qui signifie ‘matrice’, c’est-à-dire : est-ce possible de prendre à cœur, ou plutôt à matrice ce que tu es toi ?
Nous ne pouvons pas atteindre cette dimension. Le verset nous enseigne que ce ne peut être qu’un cadeau de D., ce ne peut être qu’une bénédiction qui vient de D.. Mais comment et dans quelles circonstances ? Si l’on est capable de faire un acte qui apparemment est un acte de la plus haute cruauté, mais sans intérêt personnel (si on ne récupère rien pour nous du butin), si on ne fait cet acte que pour la Gloire de D. et pour accomplir Sa volonté.

Rabbi Tsadok HaCohen va thématiser cette démarche dans son ouvrage Ressissé Layla.

 

III. Commentaire du Ressissé Layla (chapitre 6) de Rabbi Tsadok HaCohen.

וכל דבר הבירור הוא בהפכו כי המצוות נותנים היפך מה שהם  כפשטן כענין עשר שתתעשר דלפי טבע מעשר הוא מעני אדם שנותן מכס שני מעשרות ותרומה אבל במצוה בהיפך זה מעשיר.
‘Toute chose tire son sens de son contraire. Les commandements de la Torah donnent le contraire de ce que leur superficialité a l’air d’être. C’est ce que nous trouvons au sujet de donner la dîme aux pauvres au sujet de quoi le Talmud (Tahanit 9a) dit que cela apporte la richesse. Or, au premier abord, donner la dîme appauvrit.’
Dans la suite de son développement Rabbi Tsadok étaie son propos à partir de la ville bannie.

La Torah nous dit : si quelqu’un fait un acte qui apparemment ressemble à un acte de cruauté mais de manière désintéressée, uniquement pour la Gloire du Ciel, alors D. lui donnera en récompense la capacité d’accéder à ce que l’humain en général n’atteint pas : la dimension de Rakhmanout, de pitié, de prendre à cœur, ou même à ventre (Rékhem) la souffrance d’autrui.  

Nous pouvons revenir maintenant aux bénédictions de Pinhas. La paix est en fait inatteignable par l’homme, à tel point inatteignable que nos Maîtres disent que le mot Shalom, paix, est un nom de D. lui-même. L’analyse du Ressissé Layla nous permet maintenant de comprendre : c’est par un acte complètement désintéressé, un acte même d’apparence complètement cruel que D. accorda à Pinhas d’atteindre la dimension de paisibilité, dimension en général inatteignable par l’homme.

Le Natsiv ajoute un ‘Hidoush subtil, une nuance subtile. Pinhas reçut l’alliance de Shalom, de paix. Le mot Shalom est écrit en hébreu Shin, Lamèd, Vav et Mèm final. Le Vav de ce mot est exceptionnellement coupé en son milieu lorsqu’on l’écrit dans le Séfèr Torah, dans le livre de la Torah. Pourquoi ? Pinhas aura une longévité extraordinaire et sera Cohen Gadol, Grand-prêtre, très longtemps. Son magister se distinguera par une paisibilité mais qui en fait sera parfois déplacée, en effet il tolèrera des agissements fortement répréhensibles comme le Péssèl, l’effigie, de Mikha, qui sera proche d’être une idolâtrie. Le Natsiv explique que cette paisibilité n’est pas vraiment viable à la dimension humaine, et peut devenir un manquement à notre dimension. D’où la rupture dans cette lettre Vav de Shalom.


IV. Eloge de la connaissance.

Essayons de prendre du recul par rapport à ce que nous venons d’étudier. On dit souvent qu’à l’ère moderne il faut savoir communiquer. Il faut se positionner et défendre ses positions. La Torah nous met dans de beaux draps, car imaginons qu’on me demande : que pensez-vous monsieur Zyzek de la violence ? Il serait agréable de dire : je condamne fermement toute forme de violence ! Nous entendons déjà les applaudissements crépiter : quelle belle vision du judaïsme ! Quelle humanité ! Quel courage !
Imaginons que je dise le contraire : je suis pour la violence ! Oh comme je gâcherais tout ! Quel esprit étroit ! Quelle vision rétrograde du judaïsme !
En fait, la connaissance, la ‘Hokhma, ne procède strictement pas par slogan, mais nous aide à décortiquer la complexité du vivant, à nous éveiller aux paradoxes de l’âme humaine. 

Ces propos ont beaucoup d’impact dans la vie la plus quotidienne. Quel couple n’aimerait pas filer un parfait amour ? S’entendre parfaitement, se comprendre. Il est possible que parfois des conflits et des énervements puissent être des preuves d’attente intense et de recherche d’attention. Ce que la superficialité laisserait plutôt présumer du contraire.
Souvent même lorsqu’on se ressent profondément en tort, on culpabilise les autres. C’est comme si parfois il fallait consoler la personne qui vous a lésée, lorsque c’est nous même qui aurions besoin d’être consolé de notre souffrance et de notre préjudice. Mais telle est la profondeur de l’âme humaine.

V.  ‘Les idoles ont des bouches mais ne parlent pas, des yeux mais ne volent pas. Elles ont des oreilles mais n’entendent pas (…). Que ceux qui les fabriquent leur ressemblent, tous ceux qui ont confiance en elles !’ (Téhilim 115)

Nous sommes souvent confrontés à des choses qui nous perturbent, l’argent, le sexe. De nos jours, on aimerait élimer la violence, la colère, l’alcool, etc…
L’argent, la propriété, sont des éléments très perturbateurs, le communisme a eu l’idée de les éliminer, alors les hommes seront meilleurs, indéniablement.
Nous avons appris de notre étude qu’on ne peut atteindre la pitié, la paix, que par des actes qui leur sont parfois absolument antithétiques.
La pensée instinctive, que nous appellerions idolâtre, pourrait imaginer que pour atteindre la paix, il faille en toute circonstance ne pas faire du mal à un chat. Or nos Maîtres nous enseignent qu’on ne peut atteindre cette paisibilité que par un acte contraire en son apparence à cette paisibilité. Les Mitsvot de la Torah, données par le D. Un, sont un cadre où notre source de vitalité s’ouvre. A contrario, l’humain par ses systèmes aimerait résoudre une fois pour toute la grande énigme que nous portons en nous.