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27 Tishri 5778
17 octobre 2017
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Egarez vous !

La paracha relate les retrouvailles de Yossef et de ses frères. Yossef leur demande de retourner en Canaan afin d'informer son père qu'il est en vie, et de l'inviter à le rejoindre.

Le verset 24 chapitre 45 de la paracha, nous fait part des instructions de Yossef à ses frères pour le chemin du retour : ויאמר אלהם אל תרגזו בדרך

" Il leur dit : ne vous disputez pas en chemin".

Cette injonction est interprétée par plusieurs textes. Le Talmud dans le traité Taanit (10b), cité par Rachi, en donne la lecture suivante :אל תתעסקו בדבר הלכה שמא תרגזו עליכם הדרך

"Ne vous investissez pas dans des paroles d'halakha de peur que vous ne vous égariez".

La Guemara sur place fait objection sur la base d'un célèbre enseignement de Pirkei Avot et conclut que l'injonction de Yossef à ses frères doit être comprise non comme celle de ne pas étudier du tout en chemin, mais bien comme celle de ne pas se plonger dans une étude approfondie, cette dernière nécessitant une telle mobilisation de la pensée, qu'elle présente le risque de faire perdre tout sens de l'orientation. Tosfot sur place note qu'il existe un autre texte dans le Midrach Raba, allant dans un sens radicalement opposé. Le Midrach Rabba ( paracha 94 par 2) nous donne la lecture suivante : ואל תעמידו עצמכם מדברי תורה

"Ne vous abstenez [retenez pas] pas de paroles de Tora."

Ces deux textes sont parfaitement contradictoires. Si ce type de contradiction entre les Midrachim n'est pas rare, en l'espèce, Tosfot, semble nous inviter à confronter les deux sources. Ce point a été abordé par Rabbi Ephraim Luntshitz dans son Keli Yakar. Pour lui, le texte de Taanit fait allusion à un type d'étude précis nommé "paroles de Torah" qui fait référence à une étude qui consisterait à se limiter à énoncer verbalement les principes légaux énoncés dans la Torah. Mais les termes : " paroles d'halakha" utilisés par le Midrach Rabba font référence à autre chose. Il s'agit de l'étude approfondie. אבל
העיון נקרא דבר הלכה, כי כל התורה נקראת דרך כמ"ש (תהלים קיט.א) אשרי תמימי דרך ההולכים בתורת ה', והליכה זו היא ההעתק ממקום למקום, וזה מצוי בעיון חכמת התורה שהמעיין בה נעתק ממדריגה למדריגה, מחכמה לבינה, ומבינה לדעה

" Car toute la Torah s'appelle un chemin [...] et ce cheminement c'est le fait de s'arracher d'un lieu à un autre, ce que l'on trouve [ce qui est caractéristique], dans l'approfondissement de la sagesse de la Tora, car celui qui s'y plonge est arraché d'un niveau à un autre, de la sagesse à l'intuition, et de l'intuition au savoir [c'est à dire à travers les différents niveaux d'interprétation]."

Ainsi donc, se trouve résolue la contradiction : Yossef encourage ses frères à étudier en route, mais les invite à ne pas se plonger dans les méandres d'une étude trop approfondie.
Ce qui frappe dans ce texte, c'est un contraste, un paradoxe. D'après ce qui vient d'être défini , l'étude approfondie est celle qui porte, par excellence le titre de halakha, c'est à dire de cheminement mais d'autre part, c'est bien d'elle que Yossef enjoint ses frères de se garder "de peur que vous ne vous égariez". Comment cette étude peut elle être à la fois un chemin et un égarement ? Il nous semble qu'il faut comprendre l'idée ainsi. La plupart du temps, ceux qui débutent dans l'étude sont assez rétifs à une approche "approfondie" (ce qu'on pourrait appeler le iyoun), par trop abstraite, ils n'en voient pas le sens : pourquoi ne pas se contenter d'étudier des codes de lois qui poseront des principes clairs et lisibles permettant de se frayer une voie claire et nette. Le Kli Yakar nous apporte des éléments de réponse. Bien au contraire, l'étude approfondie est celle qui porte en elle ce cheminement. Mais comment est-ce possible puisque par définition elle ne cesse de nous confondre dans un labyrinthe de pensée, cet arrachement permanent dont parle le Keli Yakar ? En réalité , c'est cet égarement même qui en est la clé. D'une certaine manière, étudier de manière conceptuelle les textes, sans se contenter d'en avoir une approche strictement utilitaire, c'est assumer de s'égarer dans l'étude, de cheminer sans conclusion préétablie sur les voies de la sagesse divine, c'est cela même qui est chemin, c'est cela en réalité ce que l'on appelle divré halakha. La Guemara (Berakhot 6b) nous enseigne אמר רבא אגרא דשמעתא סברא

Rava dit la récompense de l'étude [est liée] depend du raisonnement, ce que Rachi explique sur place ainsi
אגרא דשמעתא סברא - שהוא יגע וטורח ומחשב להבין טעמו של דבר:

"Qu'il s'efforce et peine et analyse pour comprendre la raison de la chose".

Il ressort de ce texte, que l'effort de conceptualisation dans l'étude, est au cœur même de l'étude, il ne s'agit pas d'une vaine recherche ou d'un égarement gratuit. Cette étude qui génère des principes, des concepts, en s'éloignant de l'apprentissage de simples cas d'espèce, dont l’étude est nécessaire mais à elle seule non ou insuffisamment féconde. C'est cela le sens même de l'étude.

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