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1 Kislev 5778
19 novembre 2017
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Le dilemme d'Itshak

La Paracha Toledot raconte une belle histoire comme il nous plait d’en raconter à nos enfants : Itshak avinou avait deux enfants. Esau le behor, l’aîné, l’homme des champs et de la gachmiyout (la matérialité). Yaacov, le second, qui aurait bien voulu être le premier, l homme de la tente, de la spiritualité.

Sur le tard de sa vie (Génèse - Chapitre 37), Itshak cherche à léguer à son fils ainé la bénédiction qui lui est due en tant que behor (aîné). Tout le monde connait la suite, Rivka s interpose, Yaacov se déguise, puis s exile pour haran où il se mariera et aura beaucoup d’enfants.

Quelle belle histoire ! Itshak le vieil homme, aveugle et surtout aveuglé par les ruses de Essav n’y voit que du feu. Il ne comprend pas la réalité profonde de ce mauvais fils. Rivka au contraire voit clair, et vient récupérer une situation qui eût amené Yaacov vers des lendemains difficiles

Allons donc !

Itshak Avinou, l’homme de la Akeda, le tsadik, capable de se faire rouler dans la farine (ou plutôt le sel et la paille – voir ci-après) aussi trivialement ... Et Rivka, elle, aurait vu ce que tout le monde savait mais que seul Itshak ignorait !

Celle lecture ne tient pas, et a suscité évidemment nombre de questions et de commentaires.

Abravanel enfonce le clou en affirmant qu’Itshak était victime de l’amour qu’il portait à son aîné.

Dans les mots même de Abravanel : « Haava mekalkelet Hachoura », que nous traduirons librement par l’amour (du père en l’occurrence) rend aveugle.

Le Or Hahayim (Rabbi Hayim Ben Attar) explique quant à lui que, Itshak connaissant les faiblesses de son fils souhaitait précisément lui prodiguer ces bénédictions pour le sauver, pour l’aider à rejoindre le monde du bien. L’enjeu du débat serait donc la clairvoyance de Rivka opposée à l optimisme « démesuré » de son époux.

C’est mieux, mais on reste sur sa faim avec toujours la même question centrale : comment Itshak pouvait il s’imaginer que l’héritage d Abraham passerait par Essav ?

Le Malbim s’attarde particulièrement sur le sujet et expose une lecture magistrale – disons même fondamentale – de ce passage. Les lignes qui suivent tenteront d’en restituer la substantifique moëlle (avec quelques libertés de ton) mais, pour ceux qui en ont la possibilité, je vous invite à le lire in extenso pour en saisir l’intégralité originelle.

Le Malbim relève donc l’ensemble des questions très immédiates que soulève ce passage (pas moins d’une vingtaine de points relevés dans son introduction au chapitre 27). Comment expliquer l’aveuglement de Itshak ? Pourquoi Rivka s’interpose t elle avec autant d’énergie et de conviction ? Pourquoi Itshak n’a-t-il pas cherché à bénir ses deux enfants, à l’instar de Yaacov qui bénira Ephraim, Menaché et ses 10 autres enfants ?

Itshak, affirme le Malbim, était tout à fait conscient du niveau de spiritualité de ses enfants. Itshak connaissait évidemment la vraie nature de Essav. Un homme des champs. Et non un Homme de Tora !

L’héritage d’Abraham, la transmission de cette spiritualité, de ce qui fait que le monde a un sens ne pouvait pas passer par Essav. Elle passera, immanquablement par Yaacov.

Mais alors quel est le sens de cette bénédiction ?

Le Malbim fait appel à un Machal, une allégorie, bien connu : Le Ikar, l’essentiel, d’un arbre réside dans le fruit qu’il va produire. Les feuilles, les racines, l’écorce, etc, pourtant plus nombreuses, ne sont que des éléments certes nécessaires à la création du fruit, mais au final, secondaires. Ainsi en est il de la Bériat Haolam, la Création du Monde, qui, comme cela est bien connu, ne tire son sens que par et pour l’avènement de la Torah. Il fut Soir, il fut Jour Yom Hachichi, LE Sixième Jour. Allusion au 6 Sivan, lorsque quelques milliers d’années plus tard, le peuple Hébreu allait accepter de recevoir la Torah et de l’appliquer. Tout le reste de la création, toute cette matérialité n’a été pensée que dans le seul et unique but de permettre à cet idéal de fonctionner. Comme ces racines et ces feuilles sans lesquelles le fruit ne verrait pas le jour.

Ainsi, le peuple d’Israël acceptait d’incarner les valeurs de la Torah. Et de même que le fruit ne peut exister sans la participation d’éléments secondaires – mais non moins indispensables, de même ce peuple ne pourra assumer sa vocation sans que certains ne s’impliquent dans le monde matériel pour subvenir aux besoins de ceux qui auront été désignés pour incarner pleinement cette fonction de serviteurs de Hachem.

La tribu de Lévi, dont l’existence est dédiée au Culte Divin, s’en remettra donc à la générosité et la solidarité des autres Tribus pour assumer pleinement, et sans compromission aucune, sa Mission. Lévi et Israel auront chacun, à parts égales, droit au Monde Futur. Lévi bien sûr mais Israel également en tant qu’associé désigné et indispensable à l’accomplissement de la mission de Lévi.

Itshak avait pertinemment saisi que cet idéal ne saurait être assumé par Essav, mais exclusivement par Yaacov.

Pour autant, fallait-il se résigner à abandonner Essav à ses turpitudes et sa vacuité spirituelle ? Et Yaacov lui-même, parviendrait il à assumer, seul, les contraintes d’une vie dédiée aux valeurs spirituelles ? Qui allait subvenir à ses besoins matériels ?

Itshak voulait, me permettrais je de dire de façon simpliste, faire coup double.

  1. Permettre à Essav d’avoir sa part, sinon directement dans la réalisation de ce projet divin, pour le moins indirectement en étant l’associé de son frère
  2. Donner les moyens à Yaacov de ne s’occuper que de spiritualité. Pas de compromission avec le matériel, optimisons ses chances de succès !

A Essav la gestion du monde d’en bas, à Yaacov de s’occuper des affaires d’En Haut !

Yaacov sera le fruit de l’arbre, et Essav son écorce bienfaisante et protectrice

Essav ne s’y trompait d’ailleurs pas. Nos Sages nous apprennent que Essav questionnait son père quant à savoir si la Dîme devait aussi être prélevée sur le sel et la paille (selon la Halaha, la loi Juive, toute récolte doit faire l’objet d’une dîme pour les Cohanim et Léviim, à l’exclusion notamment du sel et de la paille qui ne sont pas concernés par cette injonction).

Essav cherchait ainsi à tromper son père en lui donnant une image déformée de sa réalité (cf Rachi chapitre 25 verset 27), ce qui contribua à l’aveuglement dont on a parlé en introduction de cette étude. Mais la référence au sel et à la paille n’est pas anodine.

Rav Ittah Chlita rapporte ainsi dans son sefer Yeerav Alav Sihi, que précisément, Essav tenait à manifester son désir de participer lui aussi à la mission Abrahamique. Non pas directement, car clairement, cela ne l’intéressait pas, il avait déjà fort à faire avec ses épouses et ses champs, mais en devenant le protecteur (la paille qui protège le grain et l’empêche de s’assécher) et le nourricier (le sel en tant qu’exhausteur de goût) de son Frère. Telle était la demande de Essav envers son père, et tel fut le rêve de Itshak : permettre à ses deux fils de prendre part à cet idéal. Yaacov Coulo (100%) Kodech et Essav au service de Yaacov.

Rivka, qui écouta la conversation de Essav et Itshak, ne l’entendait pas de cette oreille (verivka Chomaat, chomaat dans le sens de comprit ce qui se jouait à cet instant, Malbim, chapitre 27 verset 5).

Rivka s’opposa fermement à cette vision de Itshak, pour deux raisons fondamentales en opposition frontale aux deux points évoqués ci-dessus

  1. Essav ne jouera pas le jeu ! Donner les clés du monde terrestre à Essav et lasser Yaacov à la merci de son frère représente un risque capital pour la survie d’Israel. Essav n’assurera ni son rôle protecteur ni sa mission de nourricier. Israel doit pouvoir compter sur lui-même (et donc avoir ses propres médecins, ses pharmaciens, ses avocats, ses informaticiens, ses traders, ses businessmen, certains diront même son armée, etc.)
  2. Yaacov (Israel) pourra affronter en son sein la double exposition au monde spirituel et au monde profane. Contrairement aux craintes de Itshak, Rivka prend ce pari que Israel ne perdra pas son âme en devant par lui-même s’immiscer dans les affaires du monde !

(Si je pouvais m’avancer, j’ajouterais – peut-être est il possible de lire ceci dans les paroles du Malbim – que cette compromission est un mal nécessaire … un peuple détaché du réel est il viable ? )

Le débat entre Rivka et Itshak est donc fondamental pour donner un sens à ce que peut vouloir dire être Juif (hier comme aujourd’hui) : Israel peut il se compromettre dans le réel et si oui, sous quelles conditions ?

Après avoir béni son fils Yaacov (en pensant à tort qu’il s’agissait de Essav), la Torah nous enseigne que Itshak a senti l’odeur des vêtements (de Yaacov), et s’exclama :

« Réeh, Réah Beni kéreah sadé acher béraho Hachem

Vois l’odeur de mon fils, comme l’odeur du (d’un) champ que D a béni »

Le Malbim fournit ce commentaire extraordinaire en citant la Guémara Chabbat (page 88) : le Sadé (champ) dont il est question renvoie au fruit défendu de l’arbre du Jardin d’Eden, dont certains commentateurs disent qu’il s’agissait du Etrog, le Cédrat.

Or précisément le Etrog a cette particularité, unique au monde (dont je me suis laissé dire qu’elle était confirmée par la science moderne, mais même si je n’y crois pas, passons), de présenter une écorce autant savoureuse que le fruit lui-même (Etso képirio). Quel est le sens de ce message ?

Itshak, nous enseigne le Malbim, avait senti, par rouah hakodech (inspiration Divine) que le fruit et l’écorce pouvaient se retrouver en un seul et même lieu… que la séparation totale du matériel et du spirituel n’est ni une fatalité ni une exigence. Comme le Etrog, Yaacov saura à sa manière s’impliquer dans le matériel et s’élever à un niveau élevé de spiritualité.

Rivka avait vu juste. Le destin d’Israel pouvait poursuivre sa route … Tout un programme !

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