La beh’ora des leviim : de l’Egypte au mishkan

Le début de notre parasha (verset 16 et 17) révèle une transition chronologique entre plusieurs dimensions de beh’ora (ainesse):

« Car tout premier-né parmi les enfants d’Israël, homme ou bête, m’appartient ; du jour où je frappai tout premier-né en terre d’Egypte, je les ai sanctifié pour Moi. Puis je pris les Lévites en place de tout premier-né parmi les fils d’Israel. »

Le cheminement est le suivant :

1. premier-né égyptien

2. premier-né israélite

3. lévite

Nous tenterons d’aborder la dimension de ces trois types de beh’ora et le chemin de la première vers la troisième.

Nous voyons clairement du verset que la jonction entre la beh’ora de l’Egypte et la beh’ora d’Israel réside au moment de la mort des premiers-nés. Essayons de comprendre ce qui se déroule de crucial la nuit du 15 Nissan, ainsi qu’en aval et amont.

A quelle réalité correspond l’asservissement des fils d’Israël en Egypte ?

Rav Itshak Hutner (pah’ad Itshak Pessah 62) formule que l’ascendant des nations sur Israël correspond à un niveau d’ordre naturel, de matérialité, d’approche rationaliste. Il assimile cette dimension à l’intelligence (daat) d’un enfant, limitée à une élaboration sur le concret. Au contraire, au niveau de l’intelligence capable d’opérer une ouverture, de formuler une nouveauté, assimilée à une intelligence adulte (le terme est « gadol », grand, ce qui revêt un sens moins limité), Israël détient la beh’ora. Cela fait écho au fait qu’Essav détient initialement le droit d’ainesse jusqu’à un temps qui est celui de : « Et les enfants grandirent » (Vayigadelou ha-nearim, Bereshit 25 :27), temps où Jacob va racheter ce droit.

Dans le même sens : les 7 mitsvot incombant à l’humanité noah’ique ne sont pas suscitées par un niveau de daat, mais représentent un corpus de régles dont la dimension est, si j’ose dire, écologique ! Il s’agit d’assurer la stabilité naturelle et sociale du monde. Le rapport à la mitsva n’est pas constitué par une démarche de réflexion, d’investigation, de quête de compréhension mais est au contraire évident, naturel. C’est la dimension enfantine de la mitsva (détail halakhique magnifique de profondeur, rapporté par le rav Hutner maamar 62 §5 Pessah : il n’y a pas de bar mitsva dans le système noah’ique ; l’enfant y est soumis au même titre que l’adulte)

Ainsi, l’asservissement en Egypte a cours tant qu’Israël est incapable d’exprimer le daat dans sa pleine maturité. On peut peut-être dire qu’au niveau collectif cette dimension de daat s’exprime le soir du 15 Nissan par le sang sur les linteaux, qui correspond à exprimer un choix de proximité avec Hashem. Le niveau parfait sera, au moment de la réception de la torah, l’expression de « naassé venishma », c’est à dire le fait d’exprimer que la torah, dimension a priori complètement extérieure, peut constituer notre réalité intellectuelle. On peut noter dès maintenant que la tribu de Levi, investie de façon particulière dans l’étude de la torah, n’a pas été asservie (Rashi sur Chemot 5 :3).

Il semble évident que l’asservissement puis la libération de l’oppression, à la lumière de ces éléments, n’est plus un simple fait historique, mais l’expression dans le réel d’une maturation de l’intelligence humaine.

Nous allons maintenant envisager le passage de la beh’ora s’appliquant à tout fils d’Israël, à la beh’ora réservée aux lévites.

Israel représente la dimension d’intemporalité (netsah), qui s’exprime au niveau halakhique par le sujet de zrizout (voir Torah Temima sur Vayamol Avraham parashat Vayera Bereshit 21 :4). De quoi s’agit-il ? Rapprocher du mieux possible l’idée et sa réalisation concrète, ce qui correspond à l’extrême à la dimension propre d’Hakadosh Baroukh Hou.

Revenons à l’Egypte (le développement qui suit est à nouveau tiré du Pahad Itzhak, Pessah 20). La mort des premiers nés concerne les premiers nés issus du père comme de la mère, alors qu’inversement la beh’ora au niveau d’Israël ne se concrétise que par les premiers nés issus de la mère (peter rehem). En effet, la paternité n’est pas une expérience directe, le père ne donne pas la vie, mais offre un potentiel qui se verra ou non concrétisé. Il existe un hiatus. Ainsi le statut de père se définit dès la procréation, car le rapport à l’enfant qui naît restera emprunt de distance. Inversement le statut maternel ne se définit qu’au moment de l’accouchement (voir Meguila 13a). La beh’ora au sein du peuple juif ne peut s’exprimer que lorsqu’ il y a superposition entre accession au statut de parent et naissance effective. L’idée et la concrétisation font un.

On comprend, d’après les 2 paragraphes précédents, qu’au delà des lois spécifiques aux premiers-nés, l’assemblée d’Israël possède cette dimension de beh’or (« Beni beh’ori Israel »), et que c’est de cette beh’ora générale, collective, que découle la kedousha de la beh’ora de l’individu. Néanmoins cette dimension est vraie tant qu’Israël se positionne en « fils ».

Lors de la faute du veau d’or, Israël faute en plaçant un intermédiaire entre lui et le Dieu créateur. De même que le premier-né juif donne statut de mère à sa mère, sans aucun hiatus d’interprétation possible, Israël (pour être beh’or au niveau collectif) doit clairement désigner Hashem dans sa dimension de Créateur intervenant dans sa Création. En disant « Voici ton Dieu, Israël, qui t’a fait sortir d’Egypte», désignant un intermédiaire, l’assemblée d’Israël révèle sa distance avec Hashem, et perd son aspect de beh’or. La tribu de Levi, qui n’a pas fauté, vient « naturellement » occuper cette place.