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29 Tishri 5778
19 octobre 2017

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De l'assiduité à l'étude

:ברכות דף ז

ואמר רבי יוחנן משום רבי שמעון בן יוחי גדולה שמושה של תורה יותר מלמודה שנאמר פה אלישע בן שפט אשר יצק מים על ידי אליהו למד לא נאמר אלא יצק מלמד שגדולה שמושה יותר מלמודה

Rabbi Yohanan dit au nom de Rabbi Chimone Bar Yo'haï: Se mettre au service d'un maître est plus grand que l'étude [de sa Thora] parce qu'il est dit: "Voici Elicha ben Chafat qui a versé de l'eau sur les mains d'Eliahou". Il n'est pas dit de lui qu'il étudia avec Eliahou mais qu'il versa; ceci nous enseigne que servir son maître est supérieur à l'étude de sa Thora. Le Maarcha explique que voir son maître agir c'est apprendre comment accomplir la loi, par contre étudier avec lui c'est discuter de nombreuses lois qui n'ont pas d'incidences pratiques.

D'ailleurs, Yéochoua lui même n'est pas qualifié "d'élève de Moché" mais de "serviteur de Moché", ce que le premier verset du livre de Yéochoua (I,1) dit: ויהי אחרי מות משה עבד ידוד ויאמר ידוד אל יהושע בן נון משרת משה לאמר "[...] D. dit à Yéochoua fils de Noun, le serviteur de Moché, en ces termes....". On apprend qu'il reçut une formation de premier plan, qui le conduisit à être plus tard le chef du peuple, en étant constamment auprès de Moché de 56 à 96 ans (Chémot XXXIII,11): ומשרתו יהושע בן נון נער לא ימיש מתוך האהל [...] "Et son serviteur, Yéochoua fils de Noun le jeûne homme, ne quittait pas l'intérieur de la tente".

De plus la Michna de Avot VI,5 nous apprend qu'un des 48 éléments pour acquérir la Thora est le service des sages: בשמוש חכמים. Ceci est également enseigné dans Avot I,4 dans le deuxième enseignement de Yossé ben Yoézer: יוסי בן יועזר איש צרדה אומר, יהי ביתך בית ועד לחכמים, והוי מתאבק בעפר רגליהם, והוי שותה בצמא את דבריהם "Yossé ben Yoézer, homme de Tsérada, disait: 1) que ta maison soit une maison de réunion pour les sages 2) attache toi à la poussière de leurs pieds et 3) bois avec soif leurs paroles". Rachi sur le second point rapporte qu'à l'époque, les élèves vivaient auprés de leur maître comme des serviteurs, apprenant autant par leur comportement que par leur enseignement.

Cet enseignement de Bera'hot 7b appuyé par des textes de la Michna, des Prophètes et de la Thora et n'étant pas contesté, devrait être une hala'ha codifiée. Or, je ne trouve pas de trace ni dans Rambam ni dans le Choul'han Aroukh d'une telle règle. Comment expliquer cela ?

Un élément de réponse se trouve dans Pessa'him 66a:

הלכה זו נתעלמה מבני בתירא פעם אחת חל ארבעה עשר להיות בשבת שכחו ולא ידעו אם פסח דוחה את השבת אם לאו אמרו כלום יש אדם שיודע אם פסח דוחה את השבת אם לאו אמרו להם אדם אחד יש שעלה מבבל והלל הבבלי שמו ששימש שני גדולי הדור שמעיה ואבטליון ויודע אם פסח דוחה את השבת אם לאו שלחו וקראו לו אמרו לו כלום אתה יודע אם הפסח דוחה את השבת אם לאו אמר להם וכי פסח אחד יש לנו בשנה שדוחה את השבת והלא הרבה יותר ממאתים פסחים יש לנו בשנה שדוחין את השבת אמרו לו מנין לך אמר להם נאמר מועדו בפסח ונאמר מועדו בתמיד מה מועדו האמור בתמיד דוחה את השבת אף מועדו האמור בפסח דוחה את השבת ועוד קל וחומר הוא ומה תמיד שאין ענוש כרת דוחה את השבת פסח שענוש כרת אינו דין שדוחה את השבת מיד הושיבוהו בראש ומינוהו נשיא

עליהם והיה דורש כל היום כולו בהלכות הפסח

Cette règle avait échappé aux gens de Betéra. Il est arrivé une fois qu'un quatorze Nissan est tombé un jour de Chabat. Ils avaient oublié et ils ne savaient pas si l'abattage du sacrifice de Pessa'h repousse le Chabat ou non. Ils ont dit : Y a-t-il quelqu'un qui sait si le sacrifice de Pessa'h repousse le Chabat ou non ? On leur a dit : II y a quelqu'un qui est monté de Babylonie, son nom est Hillel le babylonien, qui a servi (שימש) les deux grands maîtres de la génération, Chemaya et Avtalion, et lui il sait si le sacrifice de Pessa'h repousse 1e Chabat ou non. Ils l'ont fait appeler, ils lui ont dit : Sais-tu si le sacrifice de Pessa'h repousse le Chabat ou non ? [...] [Il répond que le sacrifice de Pessa'h repousse Chabat]. D'où tires-tu cela ? Il leur a répondu: [...] [c'est un raisonnement par analogie de termes et un raisonnement a fortiori]. Ils l'ont de suite mis à leur tête et l'ont nommé chef du Tribunal suprême. Il a alors exposé les règles de Pessa'h toute la journée.

Le texte emploie le terme de "service" pour qualifier la relation de Hillel à ses maîtres. Quel service Hillel faisait à ses maîtres Chemaya et Avtalion ? La réponse se trouve dans Yoma 35b:

אמרו עליו על הלל הזקן שבכל יום ויום היה עושה ומשתכר בטרעפיק חציו היה נותן לשומר בית המדרש וחציו לפרנסתו ולפרנסת אנשי ביתו פעם אחת לא מצא להשתכר ולא הניחו שומר בית המדרש להכנס עלה ונתלה וישב על פי ארובה כדי שישמע דברי אלהים חיים מפי שמעיה ואבטליון אמרו אותו היום ערב שבת היה ותקופת טבת היתה וירד עליו שלג מן השמים כשעלה עמוד השחר אמר לו שמעיה לאבטליון אבטליון אחי בכל יום הבית מאיר והיום אפל שמא יום המעונן הוא הציצו עיניהן וראו דמות אדם בארובה עלו ומצאו עליו רום שלש אמות שלג פרקוהו והרחיצוהו וסיכוהו והושיבוהו כנגד המדורה אמרו ראוי זה לחלל עליו את השבת

On raconte qu'Hillel l'Ancien faisait chaque jour un travail et il était payé un trapaïk. Il en donnait la moitié au gardien de l'École pour avoir le droit d'entrer et l'autre moitié lui restait pour sa subsistance et celle de sa famille. Un jour, il n'a pas trouvé de travail, alors le gardien de l'École ne l'a pas laissé entrer. Il a alors grimpé et il s'est accroché, assis par-dessus la fenêtre pour pouvoir entendre les paroles du D. Vivant de la bouche des maîtres, Chemaya et Avtalion. On raconte que c'était ce jour-là veille de Chabat, à la saison du mois de Tévet (le cœur de l'hiver) et la neige venue du ciel est tombée sur lui. Lorsque l'aube est arrivée, Chemaya dit à Avtalion : "Avtalion mon frère, chaque jour la maison est déjà claire et aujourd'hui il fait sombre. Est-ce que le temps est couvert ? Ils ont levé les yeux et ont aperçu une forme humaine à la fenêtre. Ils sont montés et ils l'ont trouvé recouvert d'une hauteur de trois coudées de neige. Ils l'ont débarrassé de la neige, ils l'ont lavé, ils l'ont frotté d'huile, et ils l'ont installé devant le feu (qu'ils avaient allumé pour lui). Ils ont dit : celui-là mérite, plus que tous, que l'on profane le Chabat pour lui.

Tout au long de ce texte, on ne parle que d'écouter les maîtres, le service des maître שמוש חכמים semble donc être l'étude proprement dite. Hillel ne sert pas ses maîtres mais à l'inverse ce sont ses maîtres qui s'occupent de son corps glacé. Comment alors comprendre que Yéochoua servait au sens propre Moché ?

La Michna Avot I,1 est pertinente sur ce point: ... משה קבל תורה מסיני, ומסרה ליהושע, ויהושע לזקנים "Moché reçut la Thora du Sinaï et la transmise à Yéochoua, Yéochoua aux anciens ...". Ce texte nous indique que seul Yéochoua reçut la Thora de Moché, celle que Moché reçut de D. lui même. Pourquoi le peuple n'aurait-il pas reçu la Thora de Moché ? Parce que Yéochoua, en plus d'étudier avec Moché, le servait également. Cependant à la mort de Moché 3000 Hala'hot furent perdus, puis retrouvées par Otniel ben Kénaz, par sa capacité de raisonnement. Yéochoua avait servi davantage Moché qu'il n'avait étudié avec lui. C'est pourquoi, Yéochoua oublia de nombreuses Hala'hot transmises par Moché. En général, on s'approprie la Thora par l'étude auprès d'un maître plus que par le service auprès d'un maître.

Il y a donc deux niveaux d'étude de la Thora (qui peuvent être lus dans les paroles de Yossé ben Yoézer; Avot I,4) : 1) côtoyer le maître, le servir: "attache toi à la poussière de leurs pieds" 2) l'étude proprement dite "bois avec soif leurs paroles". Mais Rabbi Yohanan au nom de Rabbi Chimone Bar Yo'haï dans Bera'hot 7b n'indique qu'une seule des deux modalités qui est une démarche facultative pour tous et propre à Rabbi Yohanan.

On peut cependant dégager un troisième niveau d'étude de la Thora que nous indique Rabbi Akiva dans le Tosfot de Ketouvot 17a:

מבטלין תלמוד תורה להוצאת המת - וקשה דבהלכות דרך ארץ אמר ר"ע תחלת תשמישי לפני חכמים פעם אחת הייתי מהלך בדרך ומצאתי מת מצוה ונטפלתי בו ד מילין עד שהבאתיו לבית הקברות וקברתיו וכשבאתי והרציתי דברי לפני ר"א ור' יהושע אמרו לי על כל פסיעה ופסיעה כאילו שפכת דם נקי וי"ל דהתם לאו משום ביטול תורה אלא משום דמת מצוה קנה מקומו והיה לו לקוברו במקום שמצאו וכן משמע במס' שמחות (פ"ד) דקאמר מת מצוה קנה מקומו והעובר על דברי חכמים חייב מיתה וכן אמר ר' עקיבא תחלת תשמישי כו' והר"ר יהודה מקורבי"ל תירץ דהתם משום דביטל עצמו משימוש ת"ח קאמר דגדול שימושה יותר מלימודה

"On annule l'étude la Thora pour accompagner un mort à sa dernière demeure". D'après Tosfot, c'est difficile car dans les Hala'hot Derek Eretz Zouta 8 (fin de la guémara Avoda Zara, dans les éditions classiques du Chass) Rabbi Akiva dit "D'abord (et avant tout) il y a le service devant les maîtres. Une fois, j'allais sur le chemin et je rencontrais un cadavre, je le transportais 4 miles pour l'enterrer dans un cimetière juif. Je me suis alors rendu auprès de Rabbi Eliézer et Rabbi Yéochoua à qui j'ai raconté mon histoire" (Rabbi Akiva venait pour étudier chez ces deux maîtres lorsqu'il trouva sur son chemin le cadavre abandonné). Ils m'ont dit: "Chaque pas que tu as fait, avec le cadavre sur ton dos, tu étais comparable à l'assassin d'un innocent!". En quoi l'attitude de Rabbi Akiva est-elle blâmable puisqu'il n'a fait que retarder son étude ce qui est permis pour aller enterrer un mort ? En fait, Rabbi Akiva n'a pas été blâmé pour avoir retardé l'étude de sa Thora, propose Tosfot, mais parce qu'il ignorait le principe de "un mort acquiert l'endroit où il gît", Rabbi Akiva aurait dû l'enterrer sur place ainsi qu'on le voit dans Masse'het Séma'hot où il est dit: "un mort acquiert l'endroit où il gît". Celui qui transgresse les paroles des sages est condamnable à mort (dit Rabbi Akiva sur lui même). A propos de cette histoire, Rabbi Akiva disait "ceci fut le début de mon service [auprès des maîtres]". Rabbénou Yéhouda de Corbeil répondait à la contradiction entre la guémara et le texte des Hala'hot Derek Eretz Zouta, on annule l'étude de la Thora pour aller enterrer un mort mais on n'annule pas la fréquentation d'un sage pour enterrer un mort parce que "Se mettre au service d'un maître est plus grand que l'étude [de sa Thora]".

D'après Tosfot, dans un premier temps, Rabbi Akiva aurait dû étudier et mettre en pratique son étude devant ses maîtres qui auraient avalisé ou non son comportement. Dans un deuxième temps, Rabbénou Yéhouda de Corbeil dit qu'on annule pas la fréquentation des maîtres même pour aller enterrer un mort, ce qui est étonnant! Quoi qu'il en soit, les deux positions dans Tosfot concordent pour dire que le service des maîtres שמוש חכמים n'est pas une mise au service auprès des sages comme une servitude volontaire, mais une mise à l'épreuve de son étude au travers de la pratique de la Thora devant les sages.

D'après cette troisième démarche, Yéochoua servait Moché, auprès du peuple, en agissant comme Moché aurait lui-même agit, puisque Moché n'y trouvait rien à redire. Quand Yossé ben Yoézer dit: "que ta maison soit une maison de réunion pour les sages" cela apprend que notre service doit s'effectuer devant les sages, dans la maison où ils sont assis, observent et jugent nos actions.

Il y a donc trois niveaux de fréquentation des sages: étudier avec eux assidûment suivant Hillel, être attaché constamment à eux d'après Rabbi Yohanan et se soumettre à leurs jugements d'après Rabbi Akiva relevé par Tosfot. Ils sont dans un ordre croissant de contrainte. Une des formes de service auprès des maîtres, שמוש חכמים, celui d'Hillel est retenu et codifié. Il s'agit simplement de l'assiduité à l'étude auprès des maîtres. Les deux autres attitudes sont à la libre appréciation de chacun.

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