La mort du Juste et le pardon des fautes

Au début de la section Aharei Mot est mentionnée la mort des fils d’Aaron

(comme conséquence d’une faute dont la nature n’est pas ici notre objet). Quelques versets plus loin sont données par la torah les injonctions concernant le culte spécifique de Yom Kipour [1].

Le Talmud Yeroushalmi [2] rapporte un enseignement au nom de Rabbi Hiya Bar Ba qui met en perspective ces deux points :

« Pourquoi la mort des fils d’Aaron est-elle mentionnée dans le sujet de Yom Kippour ? Ils sont pourtant morts au mois de Nissan [3] ! C’est pour t’enseigner la chose suivante : Ainsi que Yom Kippour produit le pardon, la mort des justes produit le pardon (mekhaperet al Israel). »

Le Torah Temima [4] qui rapporte cet enseignement [5] explicite la deuxième proposition (la mort des justes exerce une expiation). Pour cela il fait référence au Pirkei dé Rabbi Eliezer sur le verset de Samuel 2 :21 qui explique que les honneurs (le terme employé est Hessed) rendus à Shaoul à son décès ont éveillé la miséricorde divine.

Excluant une lecture magique du texte, il en déduit que la kapara (pardon) n’est pas une conséquence automatique de la mort du juste, mais découle des honneurs rendus au défunt et des marques de deuil suivies par la communauté. Il conclut : « car l’honneur ici rendu, c’est en fait l’honneur d’Hachem » [6].

Une idée similaire est exposée par le Korban Ha-Edah [7] sur place :

« [La mort des justes entraîne la kapara] Dans le cas où leur oraison funèbre est faite comme il se doit. C’est pour cela que la mort des fils d’Aaron est mentionnée dans le sujet de Yom Kippour : pour qu’on les pleure ce jour là. »

Le Korban Ha-Edah crée un lien entre les 2 bras de l’enseignement : le fait de pleurer la mort d’un tsadik permet d’accéder à une dimension idoine à Yom Kippour.

Que représente la mort ? Elle initie la possibilité d’un regard rétrospectif, permettant de cerner, dans la globalité, la cohérence d’une vie. Le Juste est l’image de l’homme qui a su appréhender de façon constructive des éléments qui auraient pu être source d’instabilité, de faute. Seuls certains individus méritent ce titre, l’archétype de cette figure du tsadik étant Joseph, qui n’a pas été déstabilisé par les épreuves de l’exil. [De façon paradoxale, Rabbi Hiya Bar Ba désigne comme tsadikim Nadav et Avihou (les fils d’Aaron), alors même que la raison de leur mort est un péché d’après la plupart des commentateurs. Il semble que le point est le suivant : leur faute, précisément, ne révèle pas un manque de tsidkout.]

Assister à la mort de la figure du tsadik permet de constater que la grandeur peut appartenir à ce monde. L’honorer exprime une aspiration à cette dimension.

Enrichissons à partir de ce premier développement notre compréhension de Yom Kippour.

Les fameux boucs dont il est question dans la suite immédiate de la parasha, sont deux boucs identiques en tous points, dont l’un est envoyé à « Azazel », dans le désert, vers une mort certaine, tandis que l’autre est apporté devant Hachem. Deux enseignements des Hakhamim [8], , à partir d’un jeu de lecture sur le mot שעיר, qui selon sa vocalisation est compris alternativement « bouc » ou « velu », affirment que ce bouc-émissaire correspond à la dimension d’Essav, et que c’est à ce titre qu’il est chargé des fautes du peuple juif.

Ici nous semble résider le point clé pour saisir dans sa complexité l’enseignement de Rabbi Hiya Bar Ba :

Les fautes du peuple juif, le jour de Yom Kippour, sont désignées comme fautes. Ainsi le vidoui, énumération des fautes, fait partie intégrante du culte sacerdotal. Ainsi désignée, la faute est reléguée à sa place de faute, c’est à dire redéfinie comme acte ne s’intégrant pas dans la construction globale de l’être ou de la nation. On précise à chaque faute : « sur la faute commise devant Toi ». Le positionnement « devant Hachem » n’est pas altéré. Ce travail d’extériorisation de la faute exprime que les fautes relèvent de ce qu’on appelle traditionnellement le Yetser Harah, dimension d’Essav, et non d’une aspiration réelle. Essav ne formule pas la faute, et au contraire l’intègre à un mode de vie qui nie la possibilité de la grandeur humaine.

Honorer la mort (c’est à dire la vie !) du tsadik nous permet d’exprimer une aspiration à la grandeur, et la avoda de Yom Kippour nous enjoint à reconquérir effectivement cette dimension. En redonnant aux fautes leur dimension d’extériorité, on réalise, ou peut-être initie-t-on seulement, la kapara.

Notes et références

1. Ce n’est qu’à la fin du passage que l’on apprend qu’il s’agit du culte de Yom Kipour, voir Rashi incipit בזאת

2. Yoma chap. 1 Halakha 1 (folio 2a)

3. Il existe en fait une discussion sur la date de leur décès

4. R’ Baruch Ha-Levi Epstein

(http://en.wikipedia.org/wiki/Baruch_Epstein)

5. Dans une version légèrement différente de celle présente dans le Yersuhalmi, sous forme d’une beraïta

6. Voir Rashi sur Exode 29 :43 qui utilise des termes faisant écho à ce commentaire

7. commentaire sur le Talmud Yerushalmi de R’ Dovid Frankel

(http://en.wikipedia.org/wiki/David_ben_Naphtali_Fr%C3%A4nkel)

8. Cités dans le livre Mimaamakim de Rav Alexander Aryeh Mandelboim (d’après l’enseignement de Rav Moshe Shapira), sur notre parasha p. 254. Il s’agit du Bereshit Rabba 65 :15 et du Yalkout Shimoni.