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28 Heshvan 5778
17 novembre 2017
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Parashat Shemot. Les justes, la souffrance et le plaisir

Traité Sota 12a :

ותהר האשה ותלד בן. והא הות מיעברא ביה תלתא ירחי מעיקרא, אמר רב יהודה בר זבינא מקיש לידתה להורתה, מה הורתה שלא בצער אף לידתה שלא בצער, מכאן לנשים צדקניות שלא היו בפיתקא של חוה.

« "La femme tomba enceinte et enfanta un fils." [Shemot 2, 2] Mais elle était pourtant déjà enceinte depuis trois mois ! Rav Yéhouda bar Zevina dit : le verset vient rapprocher l’accouchement de la conception ; de même que la conception fut sans souffrance, de même l’accouchement fut sans souffrance. De là nous apprenons que les femmes justes ne sont pas concernées par le décret d’Eve [c’est-à-dire les souffrances de la grossesse et de l’enfantement, cf. Béréshit 3, 16]. »

Remarques introductives.

On peut reconnaître un langage totalitaire à deux signes :

- une propension à promouvoir l’effort,

- l’accent mis sur la souffrance comme catharsis.

Le Maharal dans l’étude qui suit affirme au contraire, sur la base de ce passage du traité Sota, que la venue au monde de l’homme par lequel la Tora a été donnée s’est faite dans le plaisir, et non dans la douleur. Certes, il y a de la douleur dans le monde. Mais la Tora, qui nous fait découvrir le monde comme monde créé, comme monde existant, ne tire pas son fondement de la douleur, mais du plaisir.

1. De quoi parle ce passage du Talmud ?

Il s’agit de la naissance de Moshé. Moshé ne devait pas exister, tout concordait pour qu’il ne vive pas. Analysons les versets. Shemot 2, 1 :

וילך איש מבית לוי ויקח את בת לו.

« Un homme de la tribu de Levi alla et prit la fille de Lévi. »

Que veut dire « alla » ? Où alla-t-il ? Telle est la question posée par la Guemara dans le traité Sota 12a :

להיכן הלך אמר רב יהודה בר זבינא שהלך בעצת בתו

« Où alla-t-il ? Rav Yéhouda bar Zevina dit qu’il alla sur le conseil de sa fille. »

תנא עמרם גדול הדור היה כיון שגזר פרעה הרשע כל הבן הילוד היאורה תשליכוהו אמר לשוא אנו עמלין עמד וגירש את אשתו עמדו כולן וגירשו את נשותיהן אמרה לו בתו אבא קשה גזירתך יותר משל פרעה שפרעה לא גזר אלא על הזכרים ואתה גזרת על הזכרים ועל הנקיבות פרעה לא גזר אלא בעולם הזה ואתה בעולם הזה ובעולם הבא פרעה הרשע ספק מתקיימת גזירתו ספק אינה מתקיימת אתה צדיק בודאי שגזירתך מתקיימת ... עמד והחזיר את אשתו עמדו כולן והחזירו את נשותיהן.

« Nos Maîtres enseignent : Amram [le père de Moshé] était un grand de sa génération. Lorsque Pharaon l’impie décréta que tout garçon nouveau-né devait être jeté dans le Nil, il dit : notre labeur est vain. Il se leva et divorça de sa femme. Tous suivirent et divorcèrent de leurs femmes. Sa fille [Myriam] lui dit : Papa, ton décret est pire que celui de Pharaon. Car Pharaon n’a décrété que contre les garçons ; toi tu as décrété contre les garçons et contre les filles. Pharaon n’a décrété que dans ce monde-ci ; toi tu as décrété dans ce monde-ci et dans le monde futur. Pharaon l’impie, il y a un doute si son décret s’accomplira ou non ; toi tu es un tsadik, un juste, il est certain que ton décret s’accomplira. Amram se leva et reprit sa femme, tous suivirent et reprirent leurs femmes. »

Verset 2 :

ותהר האשה ותלד בן ותרא אותו כי טוב הוא ותצפנהו שלשה ירחים

« La femme tomba enceinte et enfanta un fils, elle vit qu’il était bon et le cacha trois mois. »

Yo’hévèd, la mère de Moshé, put le cacher trois mois. Rashi sur le verset explique que les policiers Egyptiens ont compté neuf mois depuis le jour où Amram reprit Yo’hévèd pour femme, alors que celle-ci avait accouché dès le début du septième mois, à six mois et un jour. Cette démarche de Rashi est fondée sur le Midrash hagadol. Toutefois la Guemara citée plus haut suit une toute autre démarche, qui consiste à dire que les policiers ne se sont manifestés que trois mois après la naissance car ils ont compté à partir du remariage de Amram et de Yo’hévèd, alors qu’elle était déjà enceinte de trois mois à ce moment-là[1].

Les commentateurs, en particulier le Reem, Rabbi Eliaou Mizra’hi, se demandent pourquoi Rashi dans son commentaire sur la Tora explique le verset selon le Midrash hagadol, et non selon le Talmud, celui-ci étant a priori le texte de base de notre Tradition. La réponse du Reem est que Rashi, cherchant toujours à rendre compte du peshat, c’est-à-dire de la cohérence simple du verset, a choisi la lecture du Midrash hagadol. Mais la question se pose alors à propos de la Guemara : pourquoi choisit-elle une lecture qui bouleverse le sens simple du verset ?

Nous proposons de répondre, sur la base du commentaire du Maharal de Prague, que les Maîtres de la Tradition orale nous enseignent ici un principe fondamental, principe dont l’enjeu bouleverse le sens obvie du texte. L’analyse, que nous allons suivre patiemment[2], de cet enseignement du traité Sota par le Maharal se retrouve en deux passages de son œuvre, dans les ‘Hidoushé Agadot et dans le seizième chapitre du Guevourot Hashem :

ודרשו ז''ל שמה שכתוב ותהר ותלד ללמוד בהיקש שלא היה לה צער לידה

« Nos Maîtres font le drash que ce qu’écrit le verset "elle tomba enceinte et enfanta" vient nous enseigner par rapprochement qu’elle ne subit pas les souffrances de l’accouchement. »

Le Maharal répond ici à notre question initiale, à savoir pourquoi le Talmud dans le traité Sota bouscule-t-il le texte du verset, en disant que les ‘Ha’hamim font ce que l’on appelle un drash. Il y a plusieurs niveaux de lecture des versets, ou plus exactement plusieurs angles d’approche. Le peshat, qui vise à rendre compte de la cohérence simple du verset en est un, le drash en est un autre. Ce terme vient de la racine doresh qui signifie « rechercher », « exiger ». Un drash est, si l’on peut s’exprimer ainsi, une lecture exigeante du texte, en cela que les ‘Ha’hamim exigent du texte qu’il nous dise quelque chose, qu’il nous nourrisse. Le Maharal répond à notre question : il y a quelque chose qui s’impose, qui insiste, c’est de nous dire que Yo’héved n’a pas subi les souffrances de l’enfantement.

ויש לך לדעת כי האדם אשר ברא הש''י הוא משלימי הצורה שבנמצאים התחתונים.ומה שהוא משלימות הצורה לא ימשוך אחריו חסרון ולא פחיתות.ולא היה תחלת בריאת האדם להיות לו שום צער בעולם ולא בפרנסה שלו.כי אם אחר החטא כדכתיב בפירוש בקרא.בראשית ג'.ארורה האדמה בעבורך בעצבון תאכלנה.כי אם היה לפי סדר המציאות שיהיה לאדם רע לא היה האדם נמצא.כי המציאות אשר היה לאדם ולכל הנמצאים בודאי הוא מפני שכן ראוי שיהיה נמצא.ולרע אין ראוי מציאות כלל.

« Il faut[3] que tu saches que l’homme qu’a créé l’Eternel relève des perfections de la forme se trouvant dans les êtres inférieurs. Et de ce qui relève des perfections de la forme ne découle ni manque, ni bassesse. A l’origine de la création de l’homme, celui-ci ne subissait aucune souffrance, pas même pour sa subsistance. Cela n’eut lieu qu’après la faute, comme le verset l’indique explicitement (Béréshit 3, 17) : "la terre est maudite à cause de toi, c’est dans la douleur que tu te nourriras d’elle". Car si, selon l’ordre de l’existence, l’homme pouvait subir le mal, l’homme n’existerait pas. Car l’existence de l’homme, comme celle de tous les êtres, dépend évidemment du fait que cette existence soit juste. Or que le mal existe n’est absolument pas juste. »

לכך בכל הנמצאים כתיב.בראשית א'.וירא אלקים כי טוב.אלא שהרע הוא מן האדם העושה הרע.ולכך הנשים צדקניות לא היו בפתקא של חוה מפני שהם תחת סדר המציאות אשר אין שם רע. ובשביל זה יולדת שלא בצער כלל.ובפרט כאשר הולידה את משה שהוא עיקר מציאות העולם לא היה ראוי שיהיה צער בשביל לידה זאת.

« C’est pourquoi il est écrit au sujet de tous les êtres existants (Béréshit 1) : "D. vit que c’était bon". En vérité, le mal vient de l’homme qui fait le mal. C’est pourquoi les femmes justes ne sont pas concernées par le décret d’Eve, car elles sont de l’ordre de l’existence où il n’y a pas de mal. Et c’est pourquoi elle [Yo’hévèd, la mère de Moshé] accouche sans aucune souffrance d’aucune sorte. Singulièrement lorsqu’elle accouche de Moshé, qui est le fondement de l’existence du monde, il n’était pas juste qu’il y ait une souffrance du fait de cette naissance. »

Essayons d’écouter ce que nous enseigne ici le Maharal[4]. Les femmes justes accouchent sans souffrance, car elles sont de l’ordre de l’existence. Que signifie cette expression ?

2. Etre « de l’ordre de l’existence » תחת סדר המציאות.

Les femmes justes, par leur exigence existentielle, surmontent l’apparence de frustration que le réel reflète pour assumer de donner la vie, dans un monde dont elles ont l’intuition tenace qu’il n’est pas une vallée de larmes, mais un jardin de délices et de proximité avec le Créateur. D. les accompagne alors et les fait accoucher dans la douceur. C’est cet ordre subtil du réel que les femmes justes dévoilent par leur exigence et par leur désir que ce monde ne soit pas vain, mais au contraire le Palais de résidence de la présence divine, de la She’hina[5].

Les femmes justes exigent que leurs vies aient un sens, et amènent au monde des âmes nouvelles, c’est-à-dire des réalités d’un ordre radicalement différent de celui du monde matériel, comme Yo’hévèd, qui du cœur de l’impossible exige d’attendre un enfant.

Le texte du Traité Sota affirme à partir du verset relatif à la maman de Moshé ‘nous apprenons d’ici que les femmes justes, les femmes vertueuses, n’étaient pas soumises au décret d’Eve’, mais comment savons-nous que Yo’héved était une femme vertueuse ? Nous proposons de dire que justement c’est sa volonté d’enfanter, d’amener un être au monde qui exprime sa vertu, car par cette volonté elle transforme la perception du monde et en donne sa dimension de droiture, de positivité et de lieu de bonheur. C’est ce que le Maharal exprime dans ses mots un petit peu codés :
תחת סדר המציאות, ‘sous l’ordre de l’existence’. Elle assume d’amener un enfant à l’existence. Elle nous fait découvrir que ce monde que nous pourrions percevoir comme un lieu de perdition, de non-vie, peut être un lieu d’existence.

3. Suite du commentaire du Maharal. Réflexion sur le fait politique.

וכאשר תבין עוד יש לך לדעת כי העליונים שלא בצער והתחתונים הם בצער תמיד, ואי אפשר לך לומר אלא כי הדברים העליונים אשר אין הצורה מוטבעת בחומר אינם מתפעלים ומקבלים צער והצדיקים בעבור שאינם נוטים אחר החומר אשר בו החטא והיצר הרע רק נוטים אל הצורה לכך אינם מקבלים צער וימשך הנהגתם אחר הצורה שאין בו צער כלל.

« Et si tu approfondis le sujet, tu comprendras que les réalités supérieures sont sans souffrance et que les réalités inférieures sont continuellement dans la souffrance. Cela ne peut rien signifier d’autre que les réalités supérieures, dont la forme n’est pas scellée dans la matière, ne sont pas malléables et ne subissent pas la souffrance. Les justes, les tsadikim, du fait qu’ils ne penchent pas vers la matière, où se situent la faute et le mauvais penchant, ne penchent que vers la forme et ne subissent donc pas la souffrance, et leur conduite suit la forme où ne se trouve nulle souffrance. »

ולפיכך כאשר הולידה יוכבד את משה שבו שלימות הצורה יותר מכל אדם אשר על פני האדמה לא היה לאמו צער לידה, כי כל ענין משה שהיה נוטה אחר הצורה ונבדל מן טבע החומר.

« C’est pourquoi lorsque Yo’hévèd enfanta Moshé, en qui se trouve la perfection de la forme plus qu’en tout homme sur terre, elle ne subit pas les souffrances dues à l’enfantement, car toute la réalité de Moshé était de pencher vers la forme et d’être distinct de la nature matérielle. »

ודברים אלו אין הרצון בזה שאין צער לצדיקים כלל, כי לא תמצא צער זולת בצדיקים כדי לנקותם מחטא ועוון, אבל הכוונה בזה היסורים אשר הם באים מפאת החומר כמנהגו של עולם. והצדיקים הנוטים אחר הצורה לא תמצא בהם הצער הזה שהוא בשביל החומר, והחילוק הזה יש לך להבין מאד.

« Ce que nous venons de dire ne signifie nullement que les justes ne connaissent aucune souffrance, car on ne trouve de souffrance que chez les justes, pour les nettoyer de toute faute et de tout manquement. Ce dont il est question dans notre texte c’est des souffrances qui viennent du fait de la matière dans le cours habituel du monde. Chez les justes qui penchent vers la forme on ne trouve pas ces souffrances liées à la matière. Il faut que tu comprennes parfaitement cette distinction. »

Ce passage est fondateur en cela qu’il nous permet d’aborder l’existence de manière neuve. Neuve est sa manière de parler du féminin : « Les justes, les tsadikim, du fait qu’ils ne penchent pas vers la matière, où se situent la faute et le mauvais penchant, ne penchent que vers la forme et ne subissent donc pas la souffrance. » De qui ce passage parle-t-il ? D’une femme, de Yo’hévèd. Neuve est sa manière de parler des souffrances, comme nous le verrons par la suite.

Le Maharal nous dit : « les réalités inférieures sont continuellement dans la souffrance ». En quoi le sont-elles ? Et en avons-nous dans notre vie l’expérience ? De l’affirmation du Maharal que : « les réalités supérieures, dont la forme n’est pas scellée dans la matière, ne sont pas malléables et ne subissent pas la souffrance », nous pouvons déduire qu’au contraire c’est la matière qui, étant malléable, subit. En hébreu cela s’appelle מתפעל, « subir l’action ». « Les réalités inférieures sont continuellement dans la souffrance » signifie donc qu’elles subissent.

Nous pouvons ajouter un élément supplémentaire, qui est que ce qui est de l’ordre du matériel תופס מקום, « prend de la place », comme le disent les ‘Ha’hamim[6] :

מקום ארון אינו מן המדה.

« Le lieu de l’Arche ne fait pas partie du compte. »

Rashi explique (Yoma 21a) : « [Le lieu occupé par l’Arche dans le Saint des Saints] ne prenait pas de place pour réduire l’espace de la salle, ainsi que nos Maîtres enseignent : « l’Arche que Moshé a faite laissait un espace de dix coudées dans chaque direction lorsque l’Arche était placée au milieu de la salle ». Or toute la salle elle-même ne faisait que vingt coudées sur vingt coudées [...] Tu déduis donc de là que l’Arche ne réduisait l’espace de la salle d’aucune manière. »

L’Arche contient les לוחות, les Tables de la Loi. Elle représente la Tora en tant qu’elle a été donnée dans ce monde. L’espace occupé par l’Arche ne réduit ni la surface ni le volume de la salle du Saint des Saints, c’est-à-dire que ce qui est de l’ordre de la Tora, de l’ordre d’un monde radicalement séparé du matériel pour reprendre l’expression du Maharal, ne prend pas de place. La « place » c’est du volume, c’est-à-dire du limité. C’est l’ordre de la matérialité où se déroule la scène du politique au sens d’une lutte pour faire sa place. « Ici, c’est ma place ! Bouge de là, tu me déranges ! » Toute notre vie, nous sommes dérangés, bousculés, par les autres, par les événements. C’est dans un autre ordre que le juste agit. Le juste agit selon la pensée, selon « l’ordre de l’existence » dont parle le Maharal. La pensée dont il est question ici est la pensée révélée, la pensée exprimée par les Tables de la Loi contenues dans l’Arche construite par Moshé.

Reprenons cet enseignement dans son contexte, tel qu’il est rapporté dans le Talmud :

אמר רבי לוי דבר זה מסורת בידינו מאבותינו, מקום ארון אינו מן המדה.

« Rabbi Lévi enseigne : ceci est une tradition que nous avons reçue de nos pères, "le lieu de l’Arche ne fait pas partie du compte". »

La formulation de l’enseignement de Rabbi Lévi est fort étonnante. Qu’apporte-t-il en disant « ceci est une tradition que nous avons reçue de nos pères » ? Tout le Talmud n’est-il pas plein d’enseignements reçus de nos Maîtres ? Il nous semble devoir expliquer ainsi. Ce que le Talmud nous enseigne n’est pas de l’ordre du documentaire. Car qu’est-ce que cela nous apporte de savoir si l’Arche de l’Alliance occupait de l’espace ou non ? L’Arche de l’Alliance, c’est comment dans la réalité terrestre se positionne la réalité vécue de la Torah. Nous avons reçu au Sinaï les Tables de la Loi, les Lou’hot. Mais quel est le positionnement dans le monde de celui qui a reçu la Tora ? C’est à cette question que répond Rabbi Lévi : "le lieu de l’Arche ne fait pas partie du compte, ne prend pas d’espace", c’est-à-dire que celui qui reçoit la Tora et la vit, nonobstant sa centralité (le Saint des Saints), ne joue pas le jeu du politique, n’est pas de l’ordre de la gêne et de la défense de son espace vital. Mais cela, il faut l’avoir reçu de ses Maîtres pour pouvoir le vivre et le supporter, car l’homme par lui-même ne peut imaginer que ce soit possible de le vivre.

Le corollaire de cet enseignement est que toute pensée qui n’est pas de l’ordre du révélé ne peut être que de l’ordre du politique. Je nomme politique ce qui est de l’ordre du rapport de forces, de l’ordre de la souffrance, pour reprendre notre problématique. « Les femmes justes n’étaient pas concernées par le décret d’Eve. » Il est bouleversant que l’on apprenne une autre dimension que celle du politique à partir de l’exemple d’une femme, la mère de Moshé. Il s’agit d’une dimension qui n’est pas de l’ordre de la souffrance, du rapport de force, mais de l’ordre du plaisir, c’est-à-dire de l’ordre de la pensée, en suivant l’analyse du Maharal.

La réflexion sur le fait politique est l’entrée dans la pensée. La pensée ne commence pas par ce qui est éthéré, abstrait, mais, dans le vif de notre vie, par la réflexion sur les rapports de pouvoir. Rabbi Yossef Guikatila dans le Shaaré ora écrit que le Nom de D., le Tétragramme, n’est pas prononcé comme il s’écrit mais sous le nom Adnout, où l’on nomme D. comme Maître, ce que l’on traduit en français par « Seigneur ». Car ce que nous pouvons à notre niveau percevoir, et donc prononcer, c’est la dimension de pouvoir propre à notre Créateur. C’est la dimension qui exprime que D. a une relation au pouvoir radicalement séparée de celle perçue instinctivement.

Les années actuelles se caractérisent par une absence radicale de réflexion sur le pouvoir. Les termes « utopique », « subversif », ont disparu du vocabulaire. La réflexion sur ce qui concerne la base de notre insertion dans la vie, c’est-à-dire le politique, est bannie, occultée, oubliée. Un peu comme lorsque Moshé va voir Pharaon en Egypte et que celui-ci lui dit « qui est l’Eternel pour que j’écoute sa voix ? » (Shemot 5, 2). Le Midrash explique : Pharaon alla chercher dans ses bibliothèques pour voir si le nom du D. dont parlait Moshé existait, et il ne le trouva pas.

5. La Tora, fondement de l’existence, n’est pas de l’ordre de la souffrance.

Forts du commentaire du Maharal, revenons à l’enseignement du traité Sota :

« Le verset vient rapprocher l’accouchement de la conception ; de même que la conception fut sans souffrance, de même l’accouchement fut sans souffrance. De là nous apprenons que les femmes justes ne sont pas concernées par le décret d’Eve. »

Nous avons mis plus haut en relief combien cet enseignement est une prise de position radicale dans la lecture du texte. En effet, il était tout à fait possible de lire le texte en disant simplement que Moshé a été conçu une fois que ses parents se sont remariés, option d’ailleurs choisie par Rashi dans son commentaire sur la Tora. Nos Maîtres, par leur lecture du texte hardie, nous apprennent ici un principe fondamental de notre Tradition : « les femmes justes ne sont pas concernées par le décret d’Eve. » Mais en quoi ce principe est-il capital ?

Essayons d’imaginer le contexte dans lequel s’insère notre verset. Nous sommes au cœur de l’asservissement des Hébreux en Egypte, à la merci d’un tyran fou, paranoïaque, prêt à lancer toute sa police pour massacrer les petits garçons juifs, et même ceux de son propre peuple si besoin. Nous pourrions dire que ceci est une parabole de notre monde. Le regard premier sur le monde est rempli d’amertume. Monde cruel, rempli de drames et de fureur. Nos Maîtres relisent le texte : on y voit une femme concevoir dans la douceur et accoucher dans la douceur, mettre au monde, et insérer de cette manière son enfant dans le monde. Par cette lecture puissante du verset, nos maîtres nous sauvent d’une perception, c’est-à-dire d’une lecture, douloureuse du monde. Nous aurions pu être engloutis dans « l’archipel de la douleur » du monde[7], et nous nous retrouvons insérés en douceur dans le monde.

Reprenons l’expression du Maharal : « Et c’est pourquoi elle [Yo’hévèd, la mère de Moshé] accouche sans aucune souffrance d’aucune sorte. Singulièrement lorsqu’elle accouche de Moshé, qui est le fondement de l’existence du monde, il n’était pas juste qu’il y ait une souffrance du fait de cette naissance. » La souffrance est de l’ordre du manque, mais la base de l’existence n’est pas de l’ordre de la souffrance. Le Maharal nous enseigne ici un point fondamental : la personne par qui la Tora va être donnée est « le fondement de l’existence du monde ». C’est-à-dire que la Tora ne vient pas nous sauver du monde. Nous ne sommes pas dans un monde en perdition duquel la Tora viendrait nous sauver. La Tora nous insère au contraire dans le monde, par lequel nous pourrons atteindre le monde futur.

Rambam résume cette approche à la perfection dans les Hil’hot Shabbat, chapitre 2, hala’ha 3 :

אסור להתמהמה בחילול שבת לחולה שיש בו סכנה שנאמר אשר יעשה אותם האדם וחי בהם, ולא שימות בהם. הא למדת שאין משפטי התורה נקמה בעולם אלא רחמים וחסד ושלום בעולם. ואלו האפיקורסין שאומרים שזה חילול שבת ואסור, עליהן הכתוב אומר גם אני נתתי לכם חוקים לא טובים ומשפטים לא יחיו בהם.

« Il est interdit de traîner lorsqu’il est question de profaner Shabbat pour sauver un malade dont la vie est en danger, comme dit le verset "[les commandements] que l’homme appliquera et par lesquels il vivra", par lesquels il vivra, et non par lesquels il mourra ! Tu apprends de là que les lois de la Tora ne sont pas une vengeance contre le monde, mais au contraire empathie, générosité et paisibilité envers le monde. Et ces mécréants qui disent que c’est profaner Shabbat [que de sauver ces personnes] et que c’est interdit, c’est d’eux dont parle le verset [Ye’hezkel, 20, 25] : "Moi aussi je leur donnerai alors des décrets qui ne sont pas bons et des lois dans lesquelles ils ne vivront pas."[8] »

5. « Les femmes justes n’étaient pas concernées par le décret d’Eve. »

Qu’est-ce que les femmes vertueuses ont à voir avec le fait de ne pas souffrir ? N’aurait-il pas été plus audible de nous dire que les femmes justes passent leur vie dans le dévouement contrit et le sacrifice volontaire pour les autres ? Il y a là un champ inépuisable de réflexion : que ce discours, qui fait l’apologie de l’effort, de la douleur et du sacrifice ? A qui profite-t-il ?

Nous affirmons : c’est toujours sur le fond d’une volonté de vengeance contre le réel que se développe le discours du sacrifice, de la sublimation par l’effort, de la souffrance expiatrice. C’est le propre du langage totalitaire de promouvoir constamment l’effort et la nécessité de souffrir. Il est symptomatique que le film de Léni Riefenstahl, qui est par excellence le film de propagande nazi, porte comme titre Le Triomphe de la volonté (1934). La Volonté doit dominer le réel et le façonner à sa guise. Dire que les femmes justes ne sont pas concernées par le décret d’Eve, c’est dire que la Tora n’est pas là pour laminer les aspirations sensibles des créatures, ni leur féminité dans ce qu’elle a de plus irréductible.

On pourrait nous objecter qu’exposer les enseignements que nous pouvons tirer de la Guemara du traité Sota par une analyse du totalitarisme est une confusion des genres. Pourquoi une étude de Tora aurait-elle à se démarquer d’un mode de pensée de type totalitaire ? Pour répondre à ces questions, nous proposons d’examiner deux passages du Talmud.

6. De l’importance de la réflexion sur le fait politique dans le service de D., étude d’un passage du traité Bera’hot 19b.

אמר רבי אלעזר בר צדוק מדלגין היינו על גבי ארונות של מתים לקראת מלכי ישראל ולא לקראת מלכי ישראל בלבד אמרו אלא אפילו לקראת מלכי עכו''ם שאם יזכה יבחין בין מלכי ישראל למלכי עכו''ם.

« Rabbi Elazar fils de Tsadok dit : nous sautions par-dessus les cercueils pour aller à la rencontre des rois d’Israël. Et on a enseigné ceci non seulement pour aller à la rencontre des rois d’Israël mais aussi pour aller à la rencontre des rois idolâtres, pour qu’au cas où l’on en ait le mérite on puisse faire la différence entre les rois d’Israël et les rois idolâtres. »

Rabbi Elazar fils de Tsadok relate que ses Maîtres lui permettaient, à lui qui était cohen[9], de courir avec ses camarades lorsqu’un roi d’Israël venait à passer, quand bien même devaient-ils sauter sur les tombes d’un cimetière pour ne pas le manquer. Il ressort du contexte de la Guemara qu’aller à la rencontre du roi d’Israël est une manière de l’honorer. Et honorer le roi d’Israël est une notion tellement importante que les Maîtres du Talmud vont jusqu’à permettre ce qui relève d’un interdit rabbinique, pour pouvoir l’accomplir.

Mais, et cela est fort surprenant, nos Maîtres vont jusqu’à permettre à un cohen de se rendre impur, lorsque cela correspond à un interdit rabbinique, même pour aller à la rencontre d’un roi idolâtre. Pourquoi ? Y a-il aussi une obligation d’honorer un roi idolâtre ? La Guemara explique : il y a urgence à aller voir les rois idolâtres pour qu’au cas où l’on ait le mérite de revoir les rois d’Israël, c’est-à-dire aux temps messianiques, on ait alors des éléments de comparaison pour pouvoir apprécier les rois d’Israël. En d’autres termes, s’il y a urgence à aller à la rencontre des rois idolâtres, c’est en fait pour pouvoir honorer le roi d’Israël comme il convient, en connaissance de cause. Mais c’est pourtant incompréhensible ! En quoi est-il nécessaire de connaître la manière qu’ont les rois idolâtres d’exercer leur pouvoir pour avoir les moyens d’honorer les rois juifs ? Nous pouvons même ajouter que, d’après cet enseignement du traité Bera’hot, la permission de se rendre impur pour un cohen est la même dans le cas d’un roi idolâtre et dans le cas d’un roi d’Israël, ce qui est une manière d’exprimer que les deux sont imbriqués l’un dans l’autre, comme si l’on ne pouvait véritablement honorer le roi d’Israël que si l’on sait comment les rois idolâtres vivent leur rapport au pouvoir. Mais pourquoi ?

Nous proposons de répondre de la manière suivante. Le verset de Mishlé 25, 2 dit :

כבוד מלכים חקור דבר.

« La gloire des rois est que leur parole soit examinée. »

Nous pourrions presque traduire « que leur parole soit contestée », c’est-à-dire qu’il y a lieu d’en rechercher le bien-fondé. Il y a une nuance importante entre le mot מלך, mélè’h, qui signifie « roi », et le mot מולך, molè’h, qui signifie « régner ». On dit dans notre Tradition : ה' מלך ה' מלך ה' ימלוך לעולם ועד, « D. est roi, D. a régné, D. règnera pour toujours ». On dit « D. est roi » et non « D. règne », מולך, molè’h. Le roi véritable est roi, il n’a pas à prouver son pouvoir, il ne prend pas le pouvoir. A l’inverse, le Molè’h est un type d’idolâtrie, celle qu’on appelle « Moloch » en français[10]. Ce culte a comme caractéristique qu’on offre ses enfants à la dévoration du Molè’h, du Moloch. Nous pourrions dire que le Molè’h c’est le jeu politique, celui de la prise de pouvoir qui broie toute intimité : le sacrifice des enfants. La personne engagée dans le jeu politique croit s’occuper de choses importantes, elle n’a pas le temps de s’occuper de petites choses comme ses enfants. Elle sacrifie ses enfants pour une place au soleil. Et puisque l’homme du jeu politique s’occupe de choses importantes, il ne supporte pas la contradiction. La gloire du roi, du Mélè’h réside au contraire dans sa capacité à supporter qu’on ne soit pas en pâmoison devant lui. Tu n’es pas obligé de reconnaître l’excellence du roi d’Israël, teste-la ! Regarde comment se conduisent les autres hommes de pouvoir et compare ! [11]

Pour saisir cette problématique, les ‘Ha’hamim choisissent comme angle d’approche le cas du cohen. Le cohen fait partie d’un groupe qui au sein du peuple juif a pour vocation particulière de servir D. C’est justement du fait de cette vocation fondamentale que le cohen ne doit pas se mettre en contact avec des cadavres, sources d’impureté, l’impureté étant un obstacle au service de D. Et pourtant, malgré cela, si un roi passe, et que la seule possibilité de le voir est de traverser un cimetière, il sera obligé de se dépêcher quitte à se rendre impur. Nous traduirions les choses ainsi. La politique, les jeux de pouvoir, tout cela sent assez mauvais. Tout cela est dans une certaine mesure une baisse de niveau spirituel, un éloignement du service de D. On aurait donc pu imaginer qu’il faille s’en préserver. De même dans notre enseignement, il ne s’agit certes pas d’un contact avec le mort lui-même, ce qui serait une impureté fondamentale interdite selon la Tora et pas seulement rabbiniquement, mais dans le cimetière, sous les tombes, on devine bien qu’il y a des cadavres. Malgré tout, les Sages enjoignent le cohen à se rendre impur pour voir le roi, quel qu’il soit, montrant ainsi qu’il est nécessaire, vital, même pour un cohen serviteur du D. Un, d’être capable de discernement s’agissant du pouvoir politique.

7. De l’importance de la réflexion sur le fait politique dans le service de D. (suite), étude d’un passage du traité Moed katan 17a.[12]

שפחה של בית רבי לא נהגו חכמים קלות ראש בנידויה שלש שנים ... שפחה של בית רבי מאי היא. דאמתא דבי רבי חזיתיה לההוא גברא דהוה מחי לבנו גדול. אמרה להוי ההוא גברא בשמתא דשעבר משום לפני עור לא תתן מכשול דתניא ולפני עור לא תתן מכשול במכה בנו הגדול הכתוב מדבר.

« Les Sages n’ont pas agi avec légèreté devant l’anathème proféré par la servante de Rabbi et attendirent trois ans avant de l’annuler. De quoi s’agit-il ? La servante de la maison de Rabbi vit un homme qui frappait son fils d’âge adulte. Elle dit : que cet homme soit en anathème car il transgresse le verset "et devant un aveugle ne mets pas d’embûche" (Vayikra 19, 14). En effet nos Maîtres enseignent : de quoi est-il question dans le verset "et devant un aveugle ne mets pas d’embûche" ? De quelqu’un qui frappe son fils adulte. »

Quelqu’un qui dénigre ostensiblement la Tora, ses commandements ou les Maîtres qui nous les enseignent est passible d’être mis en nidouï, d’être mis en anathème. La personne mise en nidouï est au ban de la communauté pour un certain temps. Le texte qui nous occupe parle de la servante de Rabbi. Rabbi était le grand maître de sa génération, c’est sous sa direction que la Mishna, livre de base de notre Tradition, a été rédigée. Cette servante vit un homme qui frappait son fils. Ce fils n’était plus un petit enfant. Elle le mit en anathème au nom du verset « et devant un aveugle ne mets pas d’embûche ». Quel est le rapport entre frapper son fils déjà grand et ce verset ? Rashi, dans son commentaire sur ce passage de la Guemara explique : l’enfant étant grand, il y a à craindre, si son père le bat, qu’il n’en vienne à se révolter contre lui. Ce sera alors son père qui l’y aura incité et qui aura poussé son fils à fauter. Or la Tradition orale nous enseigne que le verset n’est pas à comprendre dans son sens obvie. L’aveugle dont il est question, c’est la personne que l’on incite à fauter, tel ce fils provoqué par son père à fauter.

La servante a donc proféré l’anathème sur ce père à bon escient ; mais celui-ci étant temporaire, il faut par la suite l’annuler. Pourquoi les Sages de la génération ont-ils attendu trois ans avant de le faire ? Le Rosh, dans les Piské haRosh (troisième chapitre de Moed Katan, §10) cite le Reved qui pose notre question. Et il répond que cette femme était décédée et que ne peut dans ce cas annuler l’anathème que quelqu’un d’au moins aussi grand que la personne qui l’a proféré. Voici les mots du Reved :

והשפחה היה בה חכמה יתירה ויראת חטא ולא רצו לשקול עצמם כנגדה עד שנזקקו לו גדולי הדור והתירו לו.

« Il y avait en cette servante une science supérieure et une crainte de la faute. Les Sages n’ont pas accepté de se regarder comme l’équivalant avant de recourir aux plus grands de la génération pour qu’ils annulent l’anathème. »

Cette réponse, qui s’impose en vérité, ne laisse pas de nous étonner : qu’avait de si particulier cette servante pour que le Reved lui attribue « une science supérieure et une crainte de la faute » ? Les Sages de l’époque qui passaient leur temps dans la maison d’étude n’avaient-ils pas une science plus grande que celle de cette petite bonne ?

Rav Yossef Leib Bloch relève d’ici l’importance de fréquenter les Sages, de vivre avec eux. C’est-à-dire que la base de l’enseignement de la Tora n’est pas livresque, mais de l’ordre du vécu, comme cette servante qui vivait quotidiennement dans la proximité du grand maître, Rabbi. Cette remarque est fondamentale, mais elle ne rend pas encore compte de tout : les enfants de Rabbi aussi avaient sûrement fréquenté leur père dans l’intimité, pourquoi ne se sont-ils pas prononcés sur cet anathème tout de suite ? Il nous semble devoir répondre que sur un point cette servante avait une connaissance supérieure : sur le rapport à l’autorité. Voir un père frapper son fils déjà grand était pour elle, au plus profond d’elle-même, le contraire de tout ce qu’elle avait vécu comme petite bonne chez Rabbi, c’est-à-dire de tout ce qu’elle avait pu percevoir d’une vie de Tora. Sur le rapport à l’autorité, sa connaissance en Tora était unique et complète, et c’est pourquoi les Sages craignaient de se comparer à elle. Nous voyons ici que dans le rapport à l’autorité se joue un élément fondamental de la connaissance de D. et de son service.

8. « On ne trouve de souffrance que chez les justes. »

Reprenons le dernier paragraphe du commentaire du Maharal :

ודברים אלו אין הרצון בזה שאין צער לצדיקים כלל, כי לא תמצא צער זולת בצדיקים כדי לנקותם מחטא ועוון, אבל הכוונה בזה היסורים אשר הם באים מפאת החומר כמנהגו של עולם. והצדיקים הנוטים אחר הצורה לא תמצא בהם הצער הזה שהוא בשביל החומר, והחילוק הזה יש לך להבין מאד.

« Ce que nous venons de dire ne signifie nullement que les justes ne connaissent aucune souffrance, car on ne trouve de souffrance que chez les justes, pour les nettoyer de toute faute et de tout manquement. Ce dont il est question dans notre texte c’est des souffrances qui viennent du fait de la matière dans le cours habituel du monde. Chez les justes qui penchent vers la forme on ne trouve pas ces souffrances liées à la matière. Il faut que tu comprennes parfaitement cette distinction. »

Que sont ces « souffrances qui viennent du fait de la matière dans le cours habituel du monde » ? Notre vie est constamment ballottée par les contrariétés et les vexations. Les enfants, eux, rient, chantent spontanément ; ils s’éclatent ! Mais après, où est passée notre joie de vivre ? La vie nous a brisés. Les seuls peut-être à être joyeux sont les idiots et les sages. L’idiot du village ne se rend compte de rien, comme disent les ‘Ha’hamim[13] : « Le fou ne ressent pas les agressions, אין שוטה נפגע » et quant au sage, comme dit le verset (Kohehet 8, 1) : « la science de l’homme éclaire son visage, חכמת אדם תאיר פניו. »

Est-ce à dire que le sage, le tsadik, baigne dans une vie de sérénité ? Le Maharal affirme au contraire : « On ne trouve de souffrance que chez les justes, les tsadikim ». Ce commentaire est peut-être l’un des plus émouvants que nous ayons rencontrés. Nous touchons là à ce que peut être la profondeur de l’âme humaine. Après tout le développement du Maharal sur le fait que les femmes justes sont indemnes du décret d’Eve, la suite logique aurait été de dire que le juste baigne dans la félicité. C’est tout le contraire que nous enseigne le Maharal.

Essayons de traduire ce commentaire du Maharal dans notre langage. Les tsadikim, comme nous venons de le voir, ne participent pas de l’univers de la sublimation. Ils exigent de vivre et vivent que ce monde est l’expression d’une volonté et d’une liberté. Ils sont, si nous pouvons nous exprimer ainsi, sauvés de l’archipel de la douleur. Mais, paradoxalement, au moment même où la personne commence à émerger à la liberté, commence pour elle une vie de difficultés. Comme dit le Tikouné Zohar dans l’introduction, cité par le Bet Yaakov sur la Parashat Shemot, §16 :

מסטרא דיליה שליט עבד ושפחה על עלמא.

« De leur point de vue, l’esclave et la servante dominent le monde. »

C’est-à-dire que la personne radicalement esclave se perçoit infiniment libre et croit sincèrement qu’elle domine le monde. A contrario, celui qui émerge à la liberté est submergé par les souffrances, non pas les souffrances illusoires des désagréments du quotidien, mais celles nées d’une perception des contradictions profondes de l’existence. C’est lorsqu’il commence à exister qu’il rencontre de véritables difficultés.

Cette chute du commentaire du Maharal (qui affirme : ‘il n’y a de souffrances que chez les justes’) nous a toujours beaucoup interpellés. Effectivement, comme nous venons de le dire, fort du texte du Traité Sota, nous aurions pu fantasmer sur la sérénité du juste, non manipulé par les vicissitudes de ce bas monde ! Et voilà que gratuitement le Maharal renverse la vapeur et casse notre rêve : ‘il n’y a de souffrances que chez le juste’. Nous avons médité des années pour essayer de définir avec précision ce qui nous émeut profondément dans ce petit ajout du Maharal.

Nous proposons de dire succinctement ainsi. Notre vie est pétrie de souffrances. Le Maharal nous aide à faire le distingo entre deux sortes de souffrances : les souffrances nées des contrariétés constantes du quotidien desquelles les justes sont dégagés, et les souffrances de la difficulté profonde, métaphysique de vivre dans un monde qui n’en a rien à faire que l’on y investisse un contenu. En général lorsque quelqu’un souffre on a tendance à lui dire : c’est pas normal que tu souffres, tu devrais faire ceci, faire cela. Par contre prendre acte de combien est-ce douloureux d’essayer d’investir un contenu dans son existence est d’une immense générosité : merci monsieur le Maharal !



[1] Nous voyons en passant l’incompétence chronique des fonctionnaires, en tout temps et en tout lieux ! Incompétence salvatrice !

[2] Comme en toute chose, il est possible d’aller rapidement à l’essentiel et d’en tirer la « substantifique moelle », en un mot, d’aller vite. La démarche que nous proposons dans ces études est autre. Ce que nous proposons est en quelque sorte une méthode d’étude de la Guemara. Méthode non au sens technique du terme, mais au sens d’une tentative de transmettre l’univers de labeur et de disponibilité intérieure que nécessitent les paroles de nos Maîtres, sans lesquelles les paroles des ‘Ha’hamim restent bien souvent « fermées et scellées »,סתומים וחתומים . Traité Méguila 28b : שמעתא בעא צילותא כיומא דאסתנא. « L’étude [de la Tora] nécessite de la tranquillité comme au jour où souffle une petite brise du Nord ». C’est pourquoi nous rapportons in extenso le commentaire du Maharal sur le passage du traité Sota pour en analyser patiemment les différentes articulations.

[3] C’est avec appréhension et émotion que nous allons entreprendre de traduire et d’expliquer ce passage sublime autant que fondamental du Maharal.

[4] Ecouter, c’est mettre en résonance ce que dit notre Maître le Maharal avec notre propre univers d’interrogation et de vécu. C’est une méthode risquée, et critiquable en ce qu’elle parait arbitraire et relative aux prémisses de lecture que nous proposons. Mais nous avons la conviction que c’est de cette manière qu’enseignent les Maîtres de la Tora orale. Et c’est d’ailleurs là que se trouvent les limites du fait d’écrire des études de Tora, rendant ainsi nécessaire la reformulation incessante des paroles de nos Maîtres.

[5] Nous remarquons ici que les femmes justes assument d’amener des enfants à la vie. Dans d’autres cultures il existe des mères dont la fierté est d’amener des enfants à la mort, pour la gloire de D. N’est-ce pas une manière de les materner, encore et toujours ?

[6] Traité Meguila 10b, traité Yoma 21a, traité Baba batra 99a.

[7] Cette expression est le titre d’un livre de l’écrivain allemand Hans Christoph Buch, titre lui-même repris du livre de Soljenitsyne L’archipel du Goulag.

[8] C’est-à-dire : vous qui dénigrez mes lois, je vous livrerai à vos ennemis qui appliqueront sur vous le contraire de la Tora, ils vous soumettront à des décrets qui ne sont pas bons et à des lois dans lesquelles vous ne vivrez pas !

[9] Un cohen, un « prêtre » est un descendant d’Aaron le frère de Moshé. Les cohanim ont des restrictions qui leur sont spécifiques. Entre autres, il leur est interdit d’entrer en contact avec un mort. Sauter sur les tombes correspond, selon la conclusion du passage du traité Bera’hot, à un interdit de type rabbinique.

[10] Il y a débat dans la Guemara du traité Sanhédrin 64a pour savoir si le Molè’h est un culte idolâtre ou s’il représente une autre catégorie que l’idolâtrie proprement dite.

[11] Nous ne voulons pas dire, loin de là, que le respect dû au roi dans la Tora supporte une certaine relativité. Il n’en est rien, car quelqu’un qui dénigre le roi encourt la peine capitale. Quelle est alors la nuance ? Dénigrer le roi est une attitude négative, ne pas l’applaudir à tout prix est autre chose. Ce qui est répréhensible est de porter atteinte au statut du roi, à sa centralité, ce qui ne signifie pas que l’on doive s’extasier devant lui.

[12] La base de cette étude est tirée du livre Shiouré daat de Rav Yossef Leib Bloch, tome I, page 77.

[13] Traité Shabbat 13b.

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