Yits'hak et Rivka : un chidouh à haute tension

Au début du deuxième chapitre de la Parachat « Hayé Sarah », Avraham confie une mission à son homme de main, Eliézer : trouver une épouse pour son fils Yits’hak !

Chapitre XXIV, versets 1 à 8 :

Et Avraham était vieux, avancé dans les jours, et Hachem avait béni Abraham en tout.

Et Avraham a dit à son serviteur, l’ancien de sa maison qui avait l’empire dans tout ce qui était à lui : « Place donc ta main sous ma hanche[1]. »

« Et je te ferai jurer par Hachem, Dieu du ciel et Dieu de la terre, que tu ne prendras pas une épouse pour mon fils parmi les filles de Cana’an au milieu de qui je demeure. »

« Car vers ma terre et vers mon lieu de naissance tu iras et tu prendras une épouse pour mon fils, pour Yits’hak. »

Et le serviteur lui a dit : « Peut-être la femme ne consentira-t-elle pas à me suivre vers cette terre-ci, devrais-je alors ramener ton fils vers la terre de laquelle tu es sorti ? »

Et Avraham lui a dit : « Garde-toi de ramener mon fils là-bas ! »

« Hachem, Dieu du ciel, Qui m’a pris de la maison de mon père et de la terre de ma naissance, Qui m’a parlé et Qui m’a juré en disant : « À ta descendance je donnerai cette terre », Lui enverra Son ange devant toi et tu prendras une épouse pour mon fils de là-bas. »

« Et si la femme ne consent pas à te suivre, alors tu seras dégagé de mon serment. Seulement ne ramène pas mon fils là-bas ! »

Mais pourquoi Avraham ne va-t-il pas lui-même à la recherche d’une épouse pour son fils ? Pourquoi, à 37 ans, Yits’hak ne part-il pas lui-même en quête de l’épouse idéale ? Qu’il s’inscrive sur Jdate ou assiste à des cours de Torah pour public mixte ! Pourquoi, enfin, Avraham ne fait-il pas jurer Ytshak directement ?

Rares sont les commentateurs à soulever ces questions. En outre, ceux qui le font apportent des réponses peu convaincantes. Pour exemples :

Avraham était trop vieux pour cette mission, c’est d’ailleurs pour cela que le premier verset le précise (Haémek Davar du Netsiv). Pourtant, ne vient-il pas à cet âge avancé de subir l’épreuve de la Akédat Yits’hak ? Ne vient-t-il pas au chapitre précédent de mener de main de maître une âpre négociation pour acquérir un caveau pour son épouse Sarah ?

Yits’hak était absent de la maison paternelle à ce moment-là. Prétextant une visite à des membres de la famille que son fils devait effectuer, Avraham l’avait temporairement renvoyé afin que ses amis Aner, Echkol et Mamré ne puissent pas lui forcer la main pour que Yits’hak épouse une de leurs filles. Ainsi, à son retour, il pourrait alléguer qu’il venait de se fiancer avec une parente lors de son voyage (Mochav Zékénim MiBaaleï HaTossefot). Charmante fiction qui ne se base ni sur aucun Midrach ni sur aucune Guemara connus !?!

Rappelons ici les versets 3 et 7 :

« Et je te ferai jurer par Hachem, Dieu du ciel et Dieu de la terre, que tu ne prendras pas une épouse pour mon fils parmi les filles de Cana’an au milieu de qui je demeure. »

« Hachem, Dieu du ciel, Qui m’a pris de la maison de mon père et de la terre de ma naissance, Qui m’a parlé et Qui m’a juré en disant : « À ta descendance je donnerai cette terre », Lui enverra Son ange devant toi et tu prendras une épouse pour mon fils de là-bas. »

Rachi (sur le verset 7) observe :

Ici le verset ne dit pas « Dieu de la terre », alors que plus haut (au verset 3) il dit « Dieu du ciel et Dieu de la terre » ! Avraham a dit à Eliézer : « Maintenant, Il est « Dieu du ciel et Dieu de la terre » car je L’ai rendu familier dans la bouche des créatures. En revanche, lorsqu’Il me prit de la maison de mon père, Il était uniquement « Dieu du ciel » mais pas « Dieu de la terre », car les hommes ne Le connaissaient pas encore et Son nom n’était pas familier sur terre.

Ce verset trouve principalement sa source dans un Sifreï (Devarim 313) que Rachi cite, peu ou prou, in extenso.

Mais pourquoi le Midrach relève-t-il ici cette dissemblance ? En d’autres termes, en quoi est-il signifiant, dans ce contexte, qu’Avraham fasse remarquer cette différence à son serviteur ?

Il semble que, du point de vue d’Avraham, Dieu ait deux casquettes. D’une part, celle d’un « Dieu du ciel », un Dieu des hautes sphères, supérieur. Un Dieu aux voies impénétrables, intouchable et créateur. Et, d’autre part, celle d’un « Dieu de la terre », d’un Dieu à visage humain, si l’on peut dire. Un Dieu bilatéral donc nous sommes les vecteurs, sans qui nous ne pourrions rien mais qui ne pourrait rien sans nous. Un partenaire.

Comme dit le Midrach (Béréchit Rabba 43, 7) : « […] Le Saint, béni soit-il, a dit à Avraham : « Mon nom n’était pas connu de mes créatures et c’est toi qui m’a fait connaître à elles. Je te considère donc comme associé avec moi dans la création du monde […] »

Il nous apparaît possible d’adapter cette idée.

Deux désirs cohabitent en chaque juif. D’une part, celui de réaliser nos destins personnels, de réussir nos vies, de nous épanouir, d’être simplement heureux. Le désir où notre relation est au « Dieu de la terre », au Dieu qui partage son pouvoir créateur pour nous offrir la potentialité de nous faire naître à nous-mêmes. Et, d’autre part, le désir de participer à la réalisation du destin du peuple juif, universel, cosmique. De servir les intérêts d’un « Dieu du ciel » transcendant, en nous ordonnant comme les maillons d’une chaîne qui irait de la promesse faite à Avraham lors du Brit ben HaBétarim à son couronnement.

Au cours de nos vies, nous sommes parfois confrontés à des choix cruciaux qui mettent en tension ces deux aspirations légitimes. Et le mariage est de ceux-là !

C’est probablement ce qu’Avraham a voulu signifier à Éliézer.

La plus grnade partie de ma vie, lui dit-il, je me suis rapproché du seul « Dieu du ciel », et je n’ai eu de cesse de le faire connaître aux hommes. Sarah m’a aidé à cette tâche. Elle est morte. Je vais maintenant retrouver Hagar avec qui seule la confrontation au « Dieu de la terre » est possible. Je souffre de cette polygamie intime et de ces tiraillements entre mes deux moi. Un peu comme Ada et Tsila, les deux femmes de Lémekh dont, nous dit Rachi, une servait à procréer et l’autre à l’assouvissement du désir sexuel (Béréchit IV, 19).

Jure, lui dit-il, que tu trouveras pour mon fils une épouse qui lui évite cette dichotomie et l’aide à réaliser sereinement ses deux aspirations. Celle, parfaite, qui lui autorisera à elle seule le rapport au « Dieu du Ciel et de la terre » !

Avraham a alors la judicieuse sagesse de s’adresser à un homme digne de confiance, à celui qui a l’empire sur ses biens (verset 2) alors que lui-même ne l’a pas. C’est-à-dire à celui qui reste maître de la situation et est donc susceptible de prendre la bonne décision parce qu’il détient l’objectivité nécessaire, propre à celui qui n’est pas en prise avec le marasme dans lequel le choix le plonge.

C’est ce que nous enseigne la Guemara (Berakhot 5b) :

Un jour Rabbi Yo’hanan tomba malade et Rabbi ‘Hanina vint lui rendre visite :

- Est-ce que ces souffrances te sont chères ? lui demanda-t-il.

- Pas du tout, et je ne désire pas non plus leur rétribution.

- Donne-moi la main, lui dit alors Rabbi ‘Hanina.

Rabbi Yo’hanan lui donna la main et il fut guéri. Pourquoi ? Que Rabbi Yo’hanan se relève lui-même de sa maladie ! On dit : un prisonnier ne se libère pas tout seul.

Nous comprenons maintenant peut-être pourquoi ni Avraham, noué par sa propre histoire, ni encore moins Yits’hak, au premier chef concerné, ne peuvent eux-mêmes se mettre en quête de l’épouse idéale. Seul un tiers pouvait mener à bien cette mission.

[…] et il a pris Rivka, et elle a été sa femme, et il l’a aimée […] (Béréchit XXIV, 67).

Chabbat Chalom / Gout Chabbes à toutes et à tous.

Micho KLEIN



[1] À l’endroit de ma Mila. Toute personne qui jure doit tenir en main un objet de Mitsva (comme un Sefer Torah ou des Tefilines). Or, la Mila étant la première Mitsva ordonnée à Avraham, elle lui était particulièrement chère et il l’a choisit en tant qu’«objet de Mitsva» (Rachi).