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13 Nisan 5779
18 avril 2019
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Parashat Emor : Eloge de l’exclusion

La Parashat Emor est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, La Parasha de la gloire des enfants d’Israël. Elle se situe au centre du livre de Vayikra, livre lui-même au centre des cinq livres de la Torah, le centre exprimant l’équilibre, l’apothéose. Et que de sujets sublimes y sont traités et exposés !

Faisons un rapide tour d’horizon de ce que la Torah nous a exposé dans ce troisième livre de la Torah jusqu’à cette Parasha :

Tout d’abord les sacrifices, les Korbanot, la notion de Korban exprimant la proximité avec le Créateur de toute chose.

Ensuite tous les processus de purification. Ensuite les interdits d’inceste et d’adultère, les interdits relatifs à l’idolâtrie qui distinguent le peuple d’Israël d’entre toutes les Nations. Les commandements que D. donne à Israël pour les sanctifier, Kedoshin Tiyou ! Soyez Kadosh !

Et commence la Parashat Emor avec les commandements relatifs à l’élite du peuple élite : les Cohanim., noblesse oblige.

Ensuite est abordé le sujet de la Terouma. la Terouma exprime la spécificité de ce que sont les Cohanim : ils mangent du pain que les hommes ont voué à D., expression de l’intimité la plus sublime de la créature avec Son Créateur [voir le texte : éveil aux notions de pureté et d’impureté].

Ensuite est abordée l’attention subtile qui doit être portée dans le choix des sacrifices apportés aux Temple.

Et commence le passage relatif aux fêtes, appelées Moadim, c’est-à-dire rendez-vous entre D. et ses créatures.

Puis le commandement adressé aux Cohanim d'allumer le candélabre au Temple, l’allumage de la Menorah au sujet duquel les Sages disent : ce n’est pas que D. ait besoin de lumière, mais c’est pour donner du mérite aux hommes qui font Sa volonté !

Tous ces commandements sublimes sont là pour nous faire participer de la Sainteté de D., sont là pour nous apporter de la lumière.
Ensuite commencent les prodiges :

Chaque Shabbat les Cohanim offrent au Temple une série de douze pains, ce sont les pains appelés ‘pains de propositions’. Au bout de la semaine, le Shabbat suivant, ces pains sont échangés contre une nouvelle série et les Cohanim mangent dans l’enceinte du Temple les pains amenés la semaine précédente. Etaient-ils encore mangeables ? Les ‘Ha’hamim disent que cela constituait un des prodiges du Temple, le pain était encore tiède.

Et tout d’un coup, comme un coup de tonnerre, un verset nous frappe de plein fouet (Vayikra 24,10) :

‘Et sortit le fils de la femme israélite fils d’un homme égyptien dans le sein des enfants d’Israël et se disputèrent le fils de l’israélite avec l’homme israéli. Le fils de la femme israélite proféra le nom de D. et blasphéma.’

Et finalement, à la suite de ces blasphèmes, il fut condamné à mort et lapidé.

Pourquoi cette splendide Parasha, summum de la grandeur et de la sainteté venues du don de la Torah au Sinaï, se termine sur cette déflagration ?

Et d’ailleurs le verset dans une certaine mesure relève l’incongruité : ויצא בן אשה ישראלית ,’il sortit le fils de la femme israélite’.

Rashi relève : ‘mais d’où sortit-il ?’

Rashi donne plusieurs réponses à cette question.

‘Rabbi Lévy dit : il sortit de son monde’, c’est-à-dire il sortit dans le décor, si nous pouvons nous exprimer ainsi.

‘Rabbi Bera’hia dit : il sortit du passage juste précédent, la Parasha des pains de proposition. Il se moqua en disant : le jour de Shabbat il faut mettre le pain ! Le roi a l’habitude de manger du pain frais du jour, mangera-t-il du pain rassis de plusieurs jours ?’

‘Dans une Beraïta on enseigne : il sortit perdant d’un procès au tribunal de Moshé[1]

Si nous pouvons résumer, la Torah tient à nous mettre en relief que de toutes ces merveilles il ressortit qu’un type est parti dans le décor. Il n’a pas tenu, il n’a pas supporté, il s’est cassé la figure.

Qu’est-ce que cela nous apprend ?

Nous sommes baignés dans un discours qui prône l’ouverture, la compréhension, la tolérance, l’intégration. Il faut apporter aux gens.

Nous aimerions tirer de ce passage un éclairage sur la pédagogie spécifique à la Torah.
La Torah a été reçue sur une montagne. La Torah est une réalité. La vie de Torah est un vécu spécifique qui s’impose, qui se vit, qui n’a pas besoin de toi pour prouver son bien-fondé et sa pertinence. La Torah et son vécu sont, ils existent. Chacun de nous doit se mesurer à cette réalité, la vivre, la supporter, ou non. La Torah et son vécu ne vont pas se vider de leur substance pour te faire des risettes et te dire : mais on t’aime quand même mon chéri !

La Torah est de l’ordre de la Kedousha, de la Sainteté.

Que tu la supportes ou que tu ne la supportes pas. Et c’est ainsi que chacun va progresser, dans cette confrontation, dans cet éclatement du narcissisme. La possibilité est donnée à chacun, juif ou non-juif, de participer ou non de cette réalité de Kedousha. C’est pourquoi on n’aide personne à se convertir. Tu veux être juif ? Tant mieux, mais on s’en fout.

Et si quelqu’un craque, comme ce pauvre hère dans le désert de Sinaï, c’est si nous pouvons nous exprimer ainsi, une possibilité aussi qui lui est donnée à lui de progresser. Il est vrai qu’il sera condamné à mort et exécuté, mais justement dans notre tradition la mort n’est pas la fin des haricots, car la Torah est une Torah de vie, il pourra progresser, si ce n’est dans cette vie, ce sera alors dans une autre vie.

Cette démarche est enseignée déjà au début de Béréshit.

Caïn a eu l’idée d’offrir une offrande à l’Eternel. Son frère Abel, lui aussi, voyant la bonne initiative de son frère offrit à son tour un sacrifice à D. . Un feu du Ciel descendit et lécha l’offrande d’Abel en signe d’acquiescement divin. Caïn prit cela très mal. Mais en fait sa déception était très légitime, n’était-il pas à l’origine du projet ?

D. lui dit (Béréshit 4,7) : ‘si tu t’améliores tu peux surmonter l’épreuve’. Effectivement les Sages disent que l’offrande d’Abel était véritablement un sacrifice à D., l’offrande de Caïn ne lui avait demandé que peu d’effort. La suite des évènements est connue.

D. n’aurait-il pas pu être ouvert, encourageant, sympa ? N’aurait-il pas pu là déjà agréer les deux offrandes en disant gentiment à Caïn : la prochaine fois essaie de faire mieux !

Non, D. agrée l’offrande d’Abel et ignore celle de Caïn. Caïn, comme notre homme dans le désert, craque, et tue.

Mais ceci n’est pas la fin de l’aventure pour Caïn. le but n’est pas la déflagration, l’exclusion. Le but est de se positionner et de prendre au vol une fois peut-être la perche que D. nous tend et de monter sur la montagne de D. . L’exclusion est une possibilité qui est donnée. Les Cabbalistes disent qu’Abayé, le grand Maître du Talmud, est la transmigration de l’âme de Caïn.

Pour revenir à notre Parasha, la Torah comme nous le voyons est extrêmement exigeante.

Pour manger de la Terouma, il faut être Cohen. Il est strictement interdit qu’un non-Cohen en mange. Et ce Cohen doit être pur pour en manger, et l’aliment lui-même doit être pur. Pourquoi tellement d’exigence, ne peut-on pas alléger un peu cette Torah, cela donnerait la possibilité à plus de gens d’être dans la Torah !

Erreur !

Cette exigence authentique fait qu’on doit se positionner, on ne peut être indifférent. Et ce choc peut donner ainsi à toute l’humanité, aux juifs et aux non juifs, la possibilité de progresser.



[1] Pour ne pas alourdir nos propos, je ne rentre pas volontairement dans les détails de la teneur de ce procès.

Commentaires   

 
#2 Beth Zera IsraelZeraIsrael 23-04-2013 21:18
Et si le sujet n'était pas vraiment celui d'alléger la torah mais de la rendre accessible dans toute son authenticité. Vous évoquez la situation du candidat à la conversion qui ne doit pas être aidé. Incontestable postulat. Certains décisionnaires considèrent pourtant que l'enfant né de père juif et de mère non juive qui manifeste le désir sincère de se convertir doit être encouragé à le faire .C'est - je crois - l'opinion du Rav Tsvi Kalisher qui va jusqu'à considérer cet encouragement comme une mitzva de la Torah inspirée du sefer Ezra (9,2). Idée reprise plus récemment par le Rav Haïm Amsellem (dans un contexte plus politique en Israel, il est vrai). Et que penser du verset 4 du chapitre 34 du livre d'Ezechiel "celle qui s'écartait, vous ne l'avez pas ramenée, celle qui s'égarait, vous ne l'avez pas cherchée" ? En pareilles circonstances, ne pourrait-on pas reprocher à l'intransigeant de n'avoir pas tenté de ramener l'éloigné vers la possibilité de se sanctifier ?
Git Shabbes
 
 
#1 Exclusion oui mais divineYvel 22-04-2013 20:49
Preum's !
L'exigence (l'intolérance) divine dans sa relation avec sa creature ne prouve pas que les créatures doivent s'en inspirer dans leurs propres relations avec les autres...
Cf. Les recits sur Hillel et Chamai et leur conception de l'accueil reservé au gentil ou au am haarets
 

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