Parachat Toledot : Du bon usage des accessoires

Nous assistons, dans la Paracha de Toledoth, à un (parmi d'autres !) épisode qui semble bizarre, à première vue : (25, 28)

« Yitzhak aimait ‘Essav, car il le capturait par sa bouche » (כי ציד בפיו)

Rachi commente : il s'agit de la bouche de ‘Essav, qui piégeait son père par ses paroles » (מצודה, un piège, et לצוד, chasser, pièger)

Et le Midrach Rabba (63, 9) précise : « il venait lui demander comment prélever la dîme (le maasser) de la paille et du sel ». Nous assistons, dans la Paracha de Toledoth, à un (parmi d'autres !) épisode qui semble bizarre, à première vue : (25, 28)

« Yitzhak aimait ‘Essav, car il le capturait par sa bouche » (כי ציד בפיו)

Rachi commente : il s'agit de la bouche de ‘Essav, qui piégeait son père par ses paroles » (מצודה, un piège, et לצוד, chasser, pièger)

Et le Midrach Rabba (63, 9) précise : « il venait lui demander comment prélever la dîme (le maasser) de la paille et du sel ».

Apparemment, nous lisons dans Rachi et avant lui le midrach que ‘Essav tentait de se valoriser aux yeux de son père, en se faisant passer pour quelqu'un de pointilleux dans le domaine des prélèvements, au point de vouloir les accomplir même sur des produits qui en sont notoirement dispensés !



Mais cette lecture du midrach mérite d'être dépassée. Comment admettre qu'un père tel que Yitzhak, qui connaît nécessairement la nature profonde de son fils, se laisse abuser par une ficelle aussi grosse ? Et ‘Essav lui-même, ne peut-il pas mieux camoufler son hypocrisie? Il ne manque pas de domaines dans la Halakha, dans lesquels il aurait pu puiser des thèmes qui lui auraient permis de poser autant de questions que voulu, sans aller tomber dans le grotesque de la question du maasser de la paille et du sel.



Le Chem Michmouel propose l'interprétation suivante.

Dans tous les domaines et à tous les niveaux de la Création, le concept de la complémentarité de l'Essentiel et de l'Accessoire se retrouve. Le monde futur et le monde ici-bas ont une relation telle, selon les termes de la michna de Pirké Avot : העולם הזה דומה לפרוסדור והעולם הבא לטרקלין « ce monde-ci est semblable à un vestibule et le monde à venir au palais». Ce lien de subordination se retrouve dans les rapports qui lient le jour du chabbat aux autres jours de la semaine, ou la pelure, la coquille d'un fruit, à la partie comestible du fruit.

Lorsque l'accessoire joue pleinement son rôle et se maintient à sa place en tant que tel, il parvient à la plénitude. Ainsi chacun trouve son accomplissement et son équilibre, dans la réalisation du rôle spécifique qui est le sien, fut-il celui d'un subordonné. Par sa mise aux normes de l' « accessoirité », l'accessoire atteint la perfection. Cette plénitude et cette perfection sont conférées par l'Essentiel lui-même, en tant qu'il est essentiel et principal par rapport à l'Accessoire. C'est en se subordonnant à l'Essentiel que l'Accessoire atteint sa plénitude.

Ainsi, la michna poursuit en affirmant que c'est en se « préparant dans ce monde-ci », c'est-à-dire en étant pleinement conscient de cet ordre des choses, que l'on parvient à « accéder au monde futur » התקן עצמך בפרוסדור כדי שתכנס לטרקלין.

De même, la guemara dans Beitsa 17a raconte comment Chammay, tous les jours de la semaine, « mangeait en l'honneur du chabbat » : en effet, dès qu'il avait l'occasion d'obtenir un morceau de choix, il le réservait pour le chabbat, et attendait de le remplacer par un meilleur encore avant de consommer ce premier morceau. De cette façon, chaque morceau consommé les jours de semaine, l'était par égard pour le chabbat : il avait été admis à la consommation par la réservation du remplaçant. C'est donc bien le jour du chabbat qui « nourrissait », qui étendait ses épanchements bénéfiques sur les jours de semaine. Dans la même optique, dès que la pelure d'un fruit, quoique non comestible elle-même, joue un rôle suffisamment significatif dans la protection ou la conservation du fruit, elle acquiert un statut équivalent à celui du fruit au regard des règles de l'aptitude à acquérir la טומאה, l'impureté. C'est son « rapport d'accessoirité » au fruit qui a permis à celui-ci de conférer à ce qui n'est qu'un déchet, le statut de partie « active » et utile, et donc en définitive de partie intégrante du fruit. Un simple déchet n'est pas apte à recevoir l'impureté (מקבל טומאה). Une peau, partie intégrante du fruit en tant que protection, l'est.



Ainsi, c'est le rôle respectif de Yaacov et de ‘Essav, la justification à l'existence même des deux jumeaux, si dissemblables mais si absolument complémentaires - dans leur essence tout au moins - qui peut être expliqué là. Que ‘Essav admette cette place qui lui échoit, celle de l'Accessoire certes, mais qui trouve dans sa mise en phase avec l'Essentiel une véritable plénitude, et il aura tout compris ! Son lot - ce monde-ci -lui reviendra alors de plein droit. Il lui aura été conféré par sa démarche dynamique d'assujétion.

Ceci permet de comprendre la raison qui a poussé Yitzhak à rechercher ‘Essav plutôt que Yaacov, pour lui attribuer sa bénédiction. Il s'agissait de le munir de la clairvoyance nécessaire à la compréhension de son rôle d'accessoire, utile dans le plan divin.

Mais la grossièreté d'esprit (גסות הרוח) de ‘Essav lui fait perdre cette opportunité. Comme le décrit le Zohar (3, 251b), il existe des nuages (trous noirs ?) si sombres que toute lumière est absorbée et engloutie en eux, sans générer d'éclairage. De même, là où règne la grossièreté d'esprit, la moindre parcelle de sainteté entraîne de la vanité, et donc empire la situation, au lieu de l'améliorer. La Thora elle-même peut constituer un prétexte à chuter, pour un tel personnage.



Et c'est dans ce contexte que nous comprenons les שאלות (consultations halakhiques) si particulières de ‘Essav : la paille, que chacun perçoit clairement comme étant accessoire au grain de blé, est présentée par lui comme astreinte au מעשר (dîme), autrement dit, a un rôle et une place au moins équivalente à celle du grain lui-même ! C'est dire qu'il refuse pour lui-même la position d'accessoire, qui lui est dévolue par le plan divin, pour revendiquer celle d'essentiel réservée à Yaacov. De même le sel, qui n'est présent dans le plat qu'à titre d'exhausteur de goût, est assimilé à un aliment à part entière : c'est confondre l'accessoire avec l'essentiel.



Puissions-nous en prendre leçon, chacun à son niveau, pour savoir occuper la place qui nous convient : mieux vaut s'intégrer à un rôle d' « accessoire », bien rempli et source de plénitude, que viser une position d' « essentiel » inadaptée.