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19 Tammuz 5779
22 juillet 2019
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Aux origines de la psychanalyse ?

Tout le monde connaît les deux rêves que Pharaon fit - celui des sept vaches maigres mangeant les sept vaches grasses et celui des épis maigres avalant les épis gras - et qu'il demanda à Yossef d'interpréter après que ses propres sages eurent échoués à cette tache.

Tout le monde connaît les deux rêves que Pharaon fit - celui des sept vaches maigres mangeant les sept vaches grasses et celui des épis maigres avalant les épis gras - et qu'il demanda à Yossef d'interpréter après que ses propres sages eurent échoués à cette tache.
Mais avez-vous remarqué qu'il existe des différences entre la façon dont le verset nous relate les rêves en question et la façon dont Pharaon lui-même les raconte à Yossef ?


Prêtons notamment attention au rêve concernant les vaches.

Exposé des évènements par la Torah :
[...] et Pharaon rêve et voilà il se tient sur le fleuve. Et voilà que du fleuve montent sept vaches belles à voir et grasses en chair, et elles paissaient dans la prairie. Et voilà sept autres vaches montent derrières elles du fleuve mauvaises à voir et maigres de chair ; Et elles se tenaient à côté des vaches au bord du fleuve. Et les vaches mauvaises à voir et maigres de chair ont mangé les sept vaches belles à voir et grasses ; Et Pharaon s'est réveillé. (Béréchit 41, 1-4)

Narration venant de la bouche de Pharaon :
[...] Dans mon rêve, voici je me tiens sur le bord du fleuve. Et voilà du fleuve montent sept vaches grasses en chair et belles de forme, et elles paissaient dans la prairie. Et voilà sept autres vaches montent derrière elles faibles et infiniment mauvaises de forme et vides de chair ; Je n'en ai pas vu d'aussi mauvaises qu'elles dans toute la terre d'Egypte. Et elles ont mangés les vaches, les vides et les mauvaises, les sept premières vaches grasses. Et elles sont entrées au fond en elles et on ne savait pas qu'elles étaient entrées au fond en elles et elles étaient mauvaises à voir comme auparavant ; et je me suis réveillé. (Béréchit 41, 17-21)

Voici ce que dit Rav Chimchon Raphaël Hirsch des dissemblances entre ces deux passages :

« Il est intéressant de comparer le rêve tel qu'il est narré par Pharaon au rêve tel qu'il est présenté par le verset. Le verset raconte le rêve de manière objective tandis que plus loin il nous est rapporté comment le rêve se reflète dans l'âme de Pharaon et comment celui-ci le reproduit. Ainsi, nous pouvons alors comprendre comment les experts de Pharaon, fussent-ils des sages, se sont trompés [en interprétant ses rêves]. Toute narration, à l'exception de la Torah, comporte une nuance de subjectivité car elle dit l'impression que l'évènement produit sur le narrateur. Lorsque Dieu dévoile quelque chose à quelqu'un dans un rêve, il ne va pas le perturber en lui proposant une énigme. Son langage, même imagé, est clair. Pharaon avait cependant effacé des éléments essentiels.
Dans le rêve lui-même, Pharaon se tenait « sur le fleuve », absorbé par sa méditation. De sa bonne appréciation de la signification du fleuve dépend entièrement la clef du rêve. Dans sa propre narration, il se tient « sur le bord du fleuve », ce qui ne constitue qu'un arrière-plan [un détail dans la narration].
Dans le rêve, les vaches étaient «belles à voir et grasses en chair» ; les deux expressions vont de pair et désignent les vaches du point de vue de leur valeur aux yeux de l'homme. En revanche, Pharaon raconte qu'elles étaient «belles de forme». Or un boucher ne considère pas [l'harmonieuse] symétrie du corps de l'animal, il faut être artiste ou peintre pour la relever. C'est pourquoi les experts avaient pu interpréter [toutes sortes de possibilités] : sept filles, sept provinces, etc. Voir Béréchit Rabba 89, 6
Il en va de même des vaches «mauvaises». Dans le rêve, elles sont «mauvaises à voir et maigres de chair», c'est-à-dire mauvaises pour l'homme car elles ne lui promettent pas beaucoup de viande. Dans la bouche de Pharaon elles deviennent «faibles et mauvaises de forme», «vides de chair». [...] Tous ces attributs viennent davantage indiquer l'état des bêtes en soi que leur valeur pour l'homme.
Pharaon ne raconte pas non plus que les mauvaises se sont d'abord tenues auprès des bonnes au bord du fleuve, ce qui aurait signifié que les mauvaises n'ont mangé les bonnes que du fait de la famine et du pâturage qui manquait [elles étaient affamées].
L'impression laissée par les mauvaises bêtes et les mauvais épis était nettement supérieure à celle laissée par les bonnes. Pharaon multiplie les attributs à leur sujet afin de suffisamment dépeindre l'impression qu'elles lui firent. »


Le sujet qui nous préoccupe ici n'est pas l'interprétation des rêves. Ce thème pourrait faire l'objet d'un important article tant la littérature rabbinique est abondante à ce sujet. [[ Voir, par ex, les pages 54 à 57 du traité Berakhot avec le commentaire du Maarcha.]][[ Il nous semble d'ailleurs que les approches rabbiniques et psychanalytiques du sujet s'opposent quelque peu. La tradition juive se désintéresse, notamment, de l'impression laissée par le rêve sur le rêveur. L'interprétation se veut alors nécessairement symbolique ou prémonitoire, voire prophétique, et elle cherche, pour ce faire, à se rapprocher au plus près du rêve tel qu'il fut rêvé. Au contraire, la tradition freudienne voit dans le rêve une pulsion cathartique et, de ce fait, tend à accorder une importance capitale à la subjectivité du narrateur. En effet, Freud est le premier a avoir conçu une méthode d'interprétation des rêves fondée, non sur des références étrangères au rêveur mais sur les libres associations que celui-ci peut faire, une fois éveillé, à partir du récit de son rêve (voir le deuxième chapitre de son « L'Interprétation des rêves »).
Pour l'anecdote, l'inventeur de la notion moderne de catharsis en psychanalyse n'est autre que Jacob Bernays, oncle de Martha Bernays, première épouse de Freud, et fils du Ha'ham Bernays, lui-même premier maître en Torah de Rav Chimchon Raphaël Hirsch. Le premier vendredi soir après leur mariage, c'est donc à la petite-fille du Rav de Hirsch que Freud a interdit d'allumer les bougies de Chabbat ...]]


En revanche, il nous semble remarquable que la Torah se montre ici précurseur en admettant un principe qui sous-tendra, bien plus tard, les travaux du grand Sigmund Freud : L'homme est inéluctablement subjectif !
Si Pharaon ne retranscrit pas à Yossef son rêve tel qu'il l'a rêvé, c'est qu'il en est incapable ! Et ce de par sa condition d'homme subjectif. [[ Notons que le Midrach (Tan'houma Mikets, 3) développe une thèse contraire à celle de Hirsch. Selon lui, Pharaon aurait sciemment changé son récit afin de tester les qualités d' «interprétateur de rêves» de Yossef.]]
Soit que son subconscient a, bon gré mal gré, une prise sur son récit, soit que son désir, plus ou moins conscient, lui dicte de ne pas se priver de montrer son ressentit à l'endroit de son rêve.


Si, à l'instar d'Henri Meschonnic, nous traduisons littéralement les versets, Pharaon change le «sur le fleuve» (Al HaYéor) du rêve en «sur la lèvre du fleuve» (Al Séfat HaYéor).
Ainsi, dans sa propre narration, il commet le lapsus qui trahit l'ingérence de sa subjectivité dans son rêve ; ce sont ses lèvres qui racontent.





Chabbat Chalom / Gout Chabbes à toutes et à tous.

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