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21 août 2019
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Paracha Metsora – La lèpre des maisons, par Mr Avi Bibas

Paracha Metsora – La lèpre des maisons, par Mr Avi Bibas

 

Notre paracha traite de la Tsaraat, que l’on traduit généralement par la lèpre, qui pouvait toucher les Bné Israel sous ses différentes formes

Après avoir évoqué la lèpre dite du corps puis celle touchant les habits, le texte du Lévitique (chapitre 34, versets 33-53) évoque le cas d’une maison impure touchée par la Tsaraat 

כִּ֤י תָבֹ֙אוּ֙ אֶל־אֶ֣רֶץ כְּנַ֔עַן אֲשֶׁ֥ר אֲנִ֛י נֹתֵ֥ן לָכֶ֖ם לַאֲחֻזָּ֑ה וְנָתַתִּי֙ נֶ֣גַע צָרַ֔עַת בְּבֵ֖ית אֶ֥רֶץ אֲחֻזַּתְכֶֽם׃

« Quand vous serez arrivés au pays de Canaan, dont je vous donne la possession, et que je ferai naître une altération lépreuse dans une maison du pays que vous posséderez »

Ce passage est repris par le Sefer Ha’hinouh dans le dénombrement des commandements de la Thora comme faisant l’objet d’une Mitsva positive à part entière (Mitsva Numéro 177). Lorsque les murs de la maison sont frappés d’altérations lépreuses, il y a donc une Mitsva d’observer certaines règles, déduites de notre passage, règles qui peuvent s’appliquer aux personnes ayant séjourné dans cette maison dès lors qu’elle aurait été déclarée impure. Cette injonction ne s’applique qu’en Erets Israel.

Comme pour chaque passage de la Thora, nous sommes amenés à nous interroger sur le sens à donner à cette Mitsva, pour le moins singulière. Les commentaires abondent, et, s’agissant par ailleurs d’un thème aujourd’hui très abstrait pour ne pas dire abscons, nous n’aurons pas ici la prétention de les restituer. L’exercice prendrait plusieurs pages et nous perdrait tous !

Néanmoins, nous essaierons modestement de dégager une idée à même de résonner en nous autres, modernes.

En premier lieu rappelons que, classiquement, nous avons l’habitude de classer les commandements en deux catégories : les lois rationnelles, celles dont le sens s’impose ou se comprend et celles dont le sens est caché, les ‘houkim, l’exemple typique étant celle relative à la Vache rousse. L’école des rationalistes, incarnées par Rambam, s’emploie naturellement à donner du sens à cette Mitsva singulière.

Maïmonide, le sefer Hahinouh, Abravanel ou encore Nahmanide reprennent cette même idée que cette éruption mystérieuse n’est pas le fait d’un phénomène naturel. Citons Nahmanide à propos du verset 47, chapitre 13 :

« Cette affaire (le vêtement touché par la lèpre) n’est ni naturelle ni normale, pas plus que la plaie des maisons. C’est que quand les enfants d’Israel sont parfaits à l’égard de D , l’esprit divin plane sur eux ; mais quand il se produit chez l’un d’eux un péché ou une faute, il se forme une laideur dans sa chair ou dans son vêtement, ou dans sa maison, pour qu’il voie que l’Eternel s’est écarté de lui »[1]

Dans son Michne Tora, Rambam conclut les 16 chapitres relatifs aux lois de Toum’at Tsaraat, l’impureté de la lèpre¸ par un article détaillé et signifiant, en rappelant naturellement le danger du Lachone Hara, la médisance :

הַצָּרַעַת הוּא שֵׁם הָאָמוּר בְּשֻׁתָּפוּת כּוֹלֵל עִנְיָנִים הַרְבֵּה שֶׁאֵין דּוֹמִין זֶה לָזֶה. שֶׁהֲרֵי לֹבֶן עוֹר הָאָדָם קָרוּי צָרַעַת. וּנְפִילַת קְצָת שְׂעַר הָרֹאשׁ אוֹ הַזָּקָן קָרוּי צָרַעַת. וְשִׁנּוּי עֵין הַבְּגָדִים אוֹ הַבָּתִּים קָרוּי צָרַעַת. וְזֶה הַשִּׁנּוּי הָאָמוּר בַּבְּגָדִים וּבַבָּתִּים שֶׁקְּרָאַתּוּ תּוֹרָה צָרַעַת בְּשֻׁתָּפוּת הַשֵּׁם אֵינוֹ מִמִּנְהָגוֹ שֶׁל עוֹלָם אֶלָּא אוֹת וּפֶלֶא הָיָה בְּיִשְׂרָאֵל כְּדֵי לְהַזְהִירָן מִלָּשׁוֹן הָרַע

 « La Tsaraat est un nom utilisé pour désigner plusieurs sujets qui ne se ressemblent pas puisque l’altération de la peau de l’homme, comme la perte de cheveux de la tête ou de la barbe, ou encore l’altération des habits ou des maisons est appelée Tsaraat

Cette modification dans les tissus et les maisons que la Tora désigne sous le nom de lèpre n’est pas un phénomène normal, mais c’est un signe et un prodige suscité en Israel afin de mettre le peuple en garde contre la médisance car celui qui médit de son prochain, les murs de la maison se modifient. »

Et Rambam de rappeler la sanction de Tsaraat que connut Myriam immédiatement après avoir proféré de la médisance à l’endroit de Moche, nous enjoignant à nous éloigner de ce terrible vice qui ronge les hommes et la société.

Le Midrash Vayikra Raba 17,6 mettait déjà en lumière cette relation quasi génétique entre la médisance et la Tsaraat. Metsora – Motsi Ra (sortir du mal – de sa bouche). Ainsi donc, quelle que soit sa forme, celle du corps, des habits ou de la maison, les textes nous invitent à rapprocher la Tsaraat de l’interdit de médisance.

Bien entendu, cette lèpre n’existe plus. Mais un passage célèbre du Talmud (Sanhedin 71a) va même plus loin et avance que cette lèpre, celle des maisons en particulier, « n’a jamais existé et n’existera jamais ». Le Talmud relate très exactement deux autres commandements – la loi relative au fils rebelle et celle relative à la ville égarée - relevant de la même logique, à savoir un commandement donné par la Tora, intégré aux 613 commandements … mais qui ne se présentera jamais.

En somme, une troisième catégorie de mitsvot. Nous connaissions les mitsvot rationnelles, les mitsvot ir-rationnelles, nous voici en présence d’une catégorie nouvelle, des mitsvot théoriques sans occurrence dans l’Histoire !

Naturellement le Talmud s’interroge, et demande quel peut être l’intérêt d’une telle Mitsva si elle n’a aucune utilité pratique. « Cherche et tu comprendras » se contentent de répondre nos Sages !

Si seuls ces trois commandements relèvent de cette extra-ordinarité, il y a peut-être lieu de chercher le fil conducteur qui pourrait les relier

Revenons au texte de Sanhédrin. Pour chacune de ces 3 mitsvot, nos Sages relèvent une incongruité dans le texte de la Thora permettant de conclure qu’en effet, la probabilité d’occurrence d’un tel événement tutoie le zéro absolu[2] !

  • Pour ce qui concerne le sujet de la maison lépreuse, Rabbi Eliezer fils de Rabbi Chimon démontre que selon le texte de la Thora, ne pourrait être qualifiée de lépreuse qu’une maison dont une tache d’une taille définie aura atteint deux murs mitoyens formant un angle droit avec la même pierre. Ce qui, conclut Rabbi Eliezer, est hautement improbable et n’arrivera jamais.
  • Pour l’enfant rebelle, nos Sages relèvent que la Tora exige que les parents proclament au Beit Din que leur enfant n’écoute pas leur Voix, einenou chomea bekolenou, condition sine qua nonpour que l’enfant soit qualifié de rebelle. Donc, disent Nos Sages, cet enfant doit avoir des parents … qui ont la même voix ! C’est hautement improbable. Ceci n’arrivera donc jamais.
  • Et de même pour la ville égarée, le texte suggèrerait, toujours selon Rabbi Eliezer que cette ville ne saurait être qualifiée d’égarée si une seule mezouza y était présente. Ce qui là encore, fait de cette injonction un enseignement purement théorique.

Mais alors pourquoi ces enseignements ? La Tora ne nous raconte pas des histoires inutiles !

Nous pouvons remarquer que ces trois commandements, en apparence non liés dans la Thora, se réfèrent chacun aux différentes composantes d’une société humaine. L’enfant et ses parents, la maison qui symbolise la cellule familiale et enfin la ville, le lieu de la société humaine dans son ensemble. Il y a comme une sorte d’inclusion progressive qui relie un à un ces trois enseignements.

Je voudrais reprendre ici une réflexion magnifique formulée par mon épouse Nathalie Bibas dans une étude publiée cette semaine sur Akadem, réflexion tirée d’un ouvrage « paroles toxiques paroles bienveillantes, (2012) plaidoyer pour une éthique du langage[3]

L’auteur s’appuie sur une enquête menée entre 1944 et 1950 aux Etas Unis par le département de recherches scientifiques de l’American Jewish Committee[4] qui s’est attachée à comprendre pourquoi un grand nombre d’européens avaient été séduits au cours des années 30 par les idéologies fascistes et antisémites.

Ils ont ainsi démontré que le succès de la propagande fasciste était dû chez les populations concernées à une réceptivité aux thèmes extrémistes. Leurs recherches les amènent à démontrer que cette réceptivité était liée à un trait de caractère (qu’ils ont appelé « autoritaire » vs « personnalité démocratique », lequel caractère autoritaire rendait le sujet perméable aux thèses fascistes) que l’on retrouvait davantage présent que dans les sociétés qui ont été préservées.

Les auteurs poursuivent en analysant les origines de ces deux types de personnalité. L’enquête les amène à trouver ses sources dans le creuset familial : il y a des parents qui fabriquent des personnalités autoritaires et des parents qui fabriquent des personnalités démocratiques. Et ce rôle des parents se déduit, avancent les chercheurs, de leur style de communication !

Dans l’éducation conduisant à la personnalité autoritaire l’enfant est abreuvé de messages négatifs, médisants sur la société, le monde, les faibles etc. Plus précisément selon les mots même de Michel Lacroix : « Ainsi, ce qui se dit dans la sphère intime éclate tôt ou tard sur la scène publique. Entre le microcosme familial et le macrocosme politique, il y a une relation de causalité directe »

La conclusion de l’étude est que le destin tragique de l’Europe s’est scellé dans le creuset des échanges familiaux dont l’enfant jour après jour est le témoin, l’objet, la victime.

Le langage, le logos, qui fait la force et la spécificité de l’Homme est aussi une de ses menaces principales pour sa propre existence : les enfants que nous éduquons peuvent has vechalom se perdre. Si le père et la mère ne parlent pas d’une même voix (Kolenou), c’est-à-dire que le KOL (Kol Yaakov) est absent du foyer, alors l’enfant se rebelle, la maison se disloque. L’animalité prend le dessus sur l’humain, et les voyous foisonnent, font la loi, la société est perdue.

Cela ne doit bien sur jamais arriver et notre meilleure arme reste notre Lachone, notre langue, c’est-à-dire ce par quoi nous éduquons nos enfants.

 

 



[1] Traduction Rabbin Raphael Perez (zatsal) – Réalité et Allégorie de la Bible

[2] Cet avis fait cependant l’objet d’une discussion

[3] Michel Lacroix , philosophe et Maitre de conférences, auteur de 15 ouvrages.  Il a reçu le Grand prix de philosophie de l'Académie française et le Prix Psychologies-Fnac 2009 de l'essai pour mieux vivre

[4] Auteurs : Theidor Adorno, Max Horkeweir et Else Frenkel – Brunswik

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