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20 juillet 2018

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Berakhot 5b, Les Deux Tables, par Rav Yehiel Klein.

Berakhot 5b, Les Deux Tables, par Rav Yehiel Klein.

 

 

 

 

Nous lisons dans le Traité Berakhot 5a :

 

« Rabbi El'azar tomba malade. Rabbi Yoh'anan vint lui rendre visite. Il constata que la pièce était obscure, alors il découvrit son bras, et la lumière emplit la pièce [car il était d'une beauté particulière – Rachi]. Il vit que Rabbi El'azar pleurait.

Il lui demanda : pourquoi pleures-tu ? Si c'est parce que tu regrettes de ne pas avoir assez étudié la Torah, alors sache que quelle que soit la quantité, c'est le fait d'agir pour accomplir la Volonté du Ciel qui importe ; si c'est parce que tu fus indigent toute ta vie, alors sache que il n'est pas donné à tout homme de profiter des deux tables ; et si c'est à cause de [la perte] de tes enfants, voici un os de mon dixième fils [disparu - Rachi].

Rabbi El'azar répondit : Non. Si je pleure, c'est à cause de ta beauté exceptionnelle qui finira par retourner à la poussière.

Alors Rabbi Yoh'anan lui répondit : Si c'est pour cela que tu pleures, tu as bien raison ! – et ils éclatèrent en sanglots de concert »

 

A l'évidence, cet épisode touche à de diverses et profondes notions, telles que la place de la souffrance dans l’existence, ou encore à ce que l’on peut laisser sur terre après soi.

Mais dans ces quelques lignes, on voudrait s'arrêter sur un point en particulier, sur cette énigmatique sentence : « Il n'est pas donné à tout homme de profiter des deux tables »

 

A première vue, cela vient signifier que dans la vie, on ne peut pas tout avoir.

 

Mais plus précisément, au vu du contexte dans lequel ces paroles ont été prononcées, cela indiquerait qu’il est difficile de s'épanouir à la fois au niveau spirituel et au niveau matériel.

Et quoique cela soit par ailleurs indubitablement vrai, il convient d'aller plus loin dans la réflexion, parce que la formule singulière utilisée par Rabbi Yoh'anan est forcément porteuse d'un sens qu'il convient de découvrir.

En effet, pourquoi prendre la table comme métaphore ?

Et pourquoi asséner que cette réalité dépend du mérite (le Zeh'out) – que vient-il faire ici ?

 

L'image de la table est précise et saisissante.

On peut considérer qu'elle est pour la Tradition le symbole des moyens mis à la disposition de l'homme pour réaliser ce qu'il a à accomplir dans ce monde.

Ainsi dans le Sanctuaire (Exode XXV, 23 – 30), la Table sur laquelle on plaçait chaque semaine les Pains de Préposition représentent le Bérakha, la Bénédiction, abondance matérielle que D. nous octroie afin que nous puissions mieux Le servir[1].

Rabbi Yoh'anan vient donc nous enseigner que c'est par le biais de ce domaine-ci ou de ce domaine-là que l'on va avoir à réaliser son destin – c'est à dire pouvoir agir et œuvrer dans le monde.

Et de la même manière que trivialement reposent sur la table les aliments qui vont nous permettre de nous maintenir en vie quotidiennement, de même le Saint Béni Soit-Il met à la disposition de chacun une dimension de l’existence où il pourra de préférence s'épanouir, et qu'ainsi il maîtrisera afin de l'exploiter et de réaliser au mieux ce qui lui incombe.

 

Nul ne sera surpris que pour un Sage du Talmud, il ne peut exister que deux champs d'actions : le spirituel, et le matériel.

Ce sont en effet les deux dimensions essentielles de notre personnalité, selon la Tradition[2].

Le problème, nous révèle incidemment Rabbi Yoh'anan, c'est que ces deux modalités là sont difficilement compatibles…

« Il n'est pas donné à tout homme de profiter des deux tables »

Visiblement, c'est soit l'un soit l'autre.

 

Et c'est cela, également, qu'il faut analyser.

 

Tout d'abord, il est indispensable de préciser que l'expression de Rabbi Yoh'anan est sujette à discussion quant à sa formulation même.

En effet, on n'est pas certain de la bonne version !

 

D'après les Tossafistes (sur place), il faut bien lire comme nous l'avons retranscrit.

Ce qui veut dire que concilier les deux domaines de développement personnel n'est certes pas la norme, loin de là, mais que ce n'est pas impossible.

Ils renvoient à d'autres textes, dont un passage du traité Horaïot 13a, où l'on voit que des Maîtres, et non des moindres, étaient autant Sages que à l'aise dans la société grâce à leur richesse[3].

 

Mais le Maharal de Prague (Nétsah' Israël, ch. XIX) s'insurge contre cette version, et lit pour sa part : « Aucun homme ne peut profiter des deux tables »

(La différence est infime, en réalité : il s'agit d'insérer ou non le mot ''kol'' (''tout/s'') entre les vocables ''eïn'' (la négation) et ''adam'' (l'homme). Infime, mais lourde de significations…)

Pour lui, il s'agit là de l'expression d'un principe absolu : on ne peut pas se développer de manière optimale, c'est à dire se parfaire, dans deux domaines si radicalement opposés !

 

Cependant, on pourrait dire qu'il n’y a pas de franche opposition entre les deux autorités, si ce n'est, à l'évidence, le problème de la bonne leçon.

 

Puisqu'il est possible de soutenir que tous deux ne traitent pas du même sujet.

Qu'ils ne parlent pas de la même table…

Chacun ayant compris différemment le point précis d'épanouissement sur lequel s'exprimait Rabbi Yoh'anan.

 

Pour les Tossafistes, l'objet de la sentence est,comme on l'a précédemment vu, notre destin – le Mazal - , c'est à dire le domaine où l'on aura à agir pour s'épanouir de manière optimale.

Dans ce cadre, en effet, soit on est destiné à ceci, soit on est destiné à cela. Mais il n'y a rien de fondamentalement impossible à ce que pour une raison ou pour une autre (prières ou efforts personnels, destin particulier, etc.) il existe des individus qui puisse connaître le succès dans deux voies si différentes.

 

Alors que pour le Maharal, l'adage a pour objectif de nous informer de la finalité, du résultat, auquel chacun va aboutir après toute une vie consacrée sincèrement au Service Divin : cela aura-t-il mené à un épanouissement dans ce Monde-ci ou à un développement de nos potentialités pour le Monde Futur ?

Et dans ce contexte, on peut concevoir qu'il puisse s'agir de deux finalités irréductibles.

 

En d'autres termes, les premiers comprendraient que Rabbi Yoh'anan parlait du capital de départ, tandis que pour le second, il traiterait du résultat, après cent-vingt ans…

 

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Quelle que soit l'explication que l'on voudra retenir, il est temps à présent de se pencher sur la pertinence actuelle de cette sentence.

A quoi cet enseignement de Rabbi Yoh'anan peut-il bien faire écho de nos jours?

Et bien il semble qu'elle soit résolument en relation avec nos préoccupations les plus contemporaines.

Car à l'évidence, dans un monde où les diverses facilités offertes par la modernité permettent à tout un chacun de s'investir avec succès dans le domaine qu'il choisira[4], il n'en demeure pas moins vrai qu'au vu de l'effort extrême que cela nécessite, on peut avoir l'impression de devoir se ranger définitivement dans une catégorie ou dans l'autre. Sans jamais pouvoir modifier cet état de fait, et ce quelques soient nos aspirations naturelles…

 

Et bien notre texte nous prouve que cela est loin d'être une fatalité !

 

 

 



[1]Cf. Rachi Exode XXV, 24.

[2]Savoir précisément pourquoi [et savoir si cela est si justifié que cela…] nécessiterait une étude à part entière...

[3]Un des exemples les plus souvent cité est Rabbi Yéhouda haNassi, le célèbre rédacteur de la Michna.

[4]Comme on a tenté de le démontrer à partir d'un passage de la même page de Talmud (''On n’a rien sans rien'')

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