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9 Sivan 5778
23 mai 2018

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Au sujet de l’obligation de ‘Ona, par Rav Gérard Zyzek

Au sujet de l’obligation de ‘Ona, par Rav Gérard Zyzek

עונה חיובי

 

 

 

Au sujet de obligation de ‘Ona, עונה חיובי, il est écrit dans la Parashat Mishpatim (Shemot XXI – 9,10) :

ואם לבנו ייעדנה כמשפט הבנות יעשה לה

« S’il la destine à son fils, il lui donnera le statut de toutes les filles [d’Israël] ».

Quel est le statut de toutes les filles d’Israël ?

אם אחרת יקח לו שארה כסותה וענתה לא יגרע

« S’il prend une autre femme, il n’en diminuera pas pour autant l’obligation de nourrir, de vêtir et de choyer [sa première femme] ».

C’est de ce verset que nous apprenons les obligations d’un homme à l’égard de sa femme dans la Torah : Sheera, Ksoutah, ‘Onata, c’est-à-dire la nourrir, la vêtir et la choyer. Notre propos sera d’analyser la troisième obligation, ‘Ona.

 

I. Nous avons traduit le mot ‘Ona par choyer, c’est-à-dire que lorsqu’un homme épouse une femme, il a l’obligation d’après la Torah d’avoir une vie intime de couple régulière avec elle. Concrètement, il n’a pas le droit d’être toujours absent, il doit s’occuper de son épouse. Mais que signifie le terme עונה, ‘Ona ? A priori, nous traduirons par « période », c’est en effet dans ce sens que le nous rencontrons plusieurs fois, par exemple dans Devarim XVIII – 10 :

לא ימצא בך מעביר בנו ובתו באש קסם קסמים מעונן ומנחש ומכשף

« Que l’on ne trouve pas en toi de personne qui fasse passer son fils et sa fille dans le feu, qui pratique enchantements, divination et magie. »

Rabbi Akiva explique : « Me’onen désigne ceux qui proclament des périodes en disant : cette période est propice pour entreprendre [tel et tel projet]… » (Sanhédrin 65b).

Et d’ailleurs, expliquer ‘Ona par « période » correspond bien aux obligations du mari à l’égard de sa femme, comme défini dans la Mishna du traité Ketoubot 61b (ס"א׃ כתובות).

Au niveau pratique, cette interprétation semble donc juste, puisque le mari a une obligation de « périodicité » à l’égard de sa femme. Cependant, ce n’est pas le sens que nos Maîtres confèrent au terme ‘Ona.

La Guemara va le définir dans le traité Ketoubot 47b (מ"ז׃ כתובות) :

הוא אומר אם תענה את בנתי וכן עונה האמורה בתורה זו עונתה

« Sa ‘Ona, c’est la ‘Ona dont on parle dans la Torah (c’est-à-dire la vie intime de couple) comme le dit le verset : si tu fais souffrir mes filles… »

La Guemara dit que le terme ‘Ona est à prendre au sens de אם תענה, « si tu fais souffrir ».

De quoi s’agit-il ?

Après des années passées auprès de Lavan son beau-père, Yaacov part pour retourner dans sa terre natale. Lavan poursuit Yaacov, ses femmes et ses enfants. Finalement, ils se rencontrent, et concluent un pacte de « non-agression », dont Lavan pose les conditions :

אם תענה את בנתי ואם תקח נשים על בנתי אין איש עמנו ראה אלהים עד ביני ובינך

« Si tu fais souffrir mes filles et si tu épouses d’autres femmes en plus de mes filles, ce n’est pas l’homme qui nous demandera des comptes, regarde, que D. soit témoin entre moi et toi. » (Bereshit, XXXI – 50)

Nos maîtres rapprochent l’obligation de ‘Ona du mot ‘Inouï, qui signifie « souffrir ». Quel est le lien entre les deux ? Le rapprochement n’est-il pas un peu trop saisissant, voire effrayant ?

Rashi sur le verset explique : « si tu fais souffrir mes filles, si tu les fais souffrir en diminuant d’elle les rapports intimes de couple. »

La Guemara, dans le traité Yoma 77a, apprend de là que s’abstenir d’avoir des relations est appelé « souffrance », et c’est de là que l’on apprend l’interdit d’avoir des relations conjugales le jour de Yom Kippour.

Tossfot (דה"מ אם תענה את בנתי מ"ז׃ כתובות) posent la question suivante : apparemment, le versetאם תענה את בנתי  ne permet pas d’apprendre que ‘Ona désigne les rapports conjugaux, puisque de ce verset précisément, on déduit que l’abstinence est appelée ‘Inouï, souffrance ! ‘Ona serait donc la souffrance due à l’abstinence ?

Tossfot répondent :

ויש לומר דהכי נמי קאמר קרא ענתה לא יגרע דבר שהוא כעינוי כשמונעו ממנה דהיינותשמיש עכ"ל

« Il faut dire que justement, c’est ce que dit le verset : sa ‘Ona il ne diminuera pas, c’est-à-dire une chose, qui, s’il la diminuait, serait pour elle une souffrance, et de quoi s’agit-il ? Les relations intimes de couple. »

 

II. Cette explication de Tossfot n’est rien d’autre au fond que le sens simple de la Guemara de Ketoubot.

Nous pouvons toutefois nous demander pourquoi les Hakhamim ne se sont-ils pas satisfaits du sens évident du terme ‘Ona, « régularité », sens d’ailleurs corroboré par la Halakha ? Pourquoi refuser l’évidence pour aller chercher une acception du terme si laborieuse ?

Il nous semble qu’ici, nos Maîtres nous dévoilent un כמוס סוד, un secret subtil. Tout nous pousserait à dire que la Torah nous engage à choyer nos épouses, mais les Hakhamim nous dévoilent que l’obligation n’est pas exprimée en termes positifs : je dois me préoccuper de ce qui, si je ne m’en préoccupais pas, serait une souffrance. D’ailleurs, le verset שארה כסותה וענתה לא יגרע ne dit pas que j’ai l’obligation de nourrir ma femme, de la vêtir et de la choyer. Il dit : « s’il en épouse une autre, il ne doit pas diminuer de ses responsabilités vis-à-vis de la première. »

לא יגרע, « il ne diminuera pas » : l’obligation n’est pas nourrir, de vêtir, de choyer, elle est de ne pas diminuer.

 

III. Qu’est-ce que cela change dans notre réalité ?

La première Mishna du second chapitre du traité Kidoushin nous enseigne :

(מ"א קידושין) האיש מקדש בו ובשלוחו

« L’homme peut donner Kidoushin par lui-même ou par son fondé de pouvoir ».

L’acte de Kidoushin est une procédure juridique par laquelle une femme célibataire devient femme mariée. Notre Mishna nous enseigne qu’étant une procédure juridique, les Kidoushin peuvent être conclus par un fondé de pouvoir. Toutefois, connaissant l’amour de la concision de nos maîtres, pourquoi n’ont-ils pas enseigné tout simplement : « un homme peut donner Kidoushin par un fondé de pouvoir » ? Nous en aurions déduit que s’il peut épouser une femme (Kidoushin) par l’intermédiaire de son fondé de pouvoir, à plus forte raison pourra-t-il le faire par lui-même !

La Guemara donne deux réponses à cette question. Nous nous attacherons à la seconde réponse :

איכא דאמרי בהא איסורא נמי אית בה

« Certains disent que sur ce point (donner Kidoushin à une femme par un fondé de pouvoir) il y a un interdit :

כדרב יהודה אמר רב דאמר רב יהודה אמר רב אסור לאדם שיקדש את האשה עד שיראנה שמא יראה בה דבר מגונה ותתגנה עליו ורחמנא אמר ואהבת לרעך כמוך

Comme nous enseigne Rabbi Yehouda au nom de Rav : il est interdit à l’homme de donner Kidoushin à une femme avant de l’avoir vue, de peur qu’il ne voie en elle quelque chose qui le gêne et qu’elle ne soit repoussée à ses yeux. Or la Torah dit : tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Les Hakhamim nous enseignent ici une Halakha très importante : il est interdit à l’homme d’épouser une femme avant de l’avoir vue, cette Halakha est rapportée dans le Shoulhan Aroukh

('א 'ס ל"ה סימן העזר אבן).

Analysons cette Halakha. Nous pouvons comprendre qu’il soit déconseillé d’épouser une femme avant de l’avoir vue, cela semble d’ailleurs évident, mais deux points nous étonnent : d’une part, pourquoi exprimer à ce sujet un interdit ? D’autre part, la raison de cet interdit est surprenante : de peur qu’il ne trouve en elle quelque chose qui le dérange, etc. N’aurions-nous pas plutôt dit : l’homme doit voir sa future avant de l’épouser de peur qu’elle ne lui plaise pas ?

De plus, que vient faire ici le verset : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » ? Qui ne chercherait pas à aimer sa femme ? A-t-on besoin d’un verset pour cela ? Tout un chacun voudrait que sa femme lui plaise, pourquoi cette obligation de la voir avant de l’épouser ? Ce n’est d’ailleurs pas la raison donnée par nos Maîtres : « pour qu’il ne voie pas en elle quelque chose qui le gêne », quelle étrange raison !

A cette avalanche de questions, peut-être pourrions-nous répondre de la façon suivante : il paraît évident et même légitime que je voie ma future avant de l’épouser, pour qu’elle me plaise, mais le fait qu’elle me plaise n’est qu’un aspect des choses. Si l’on me disait : « tu sais, il y a à New York une jeune femme extraordinaire, de bonne famille, très belle, très intelligente, très vertueuse, très gentille, et aussi (ce qui ne nuit pas) très riche, mais tellement formidable que beaucoup de prétendants se pressent autour d’elle. Elle a entendu parler de toi, et elle est d’accord pour devenir ta femme ». Certains pourraient être tentés de répondre : « puisque tu te rends là-bas prochainement, prends cette bague et donne lui Kidoushin pour moi devant deux témoins ». Je sens que tu te dis, ami lecteur : cet homme est un idiot. Je ne pense pas qu’il soit un idiot, il me semble que le critère « elle me plaît » peut justement amener au cas que nous venons de décrire, car « elle me plaît » n’est tourné que vers moi-même, c’est un regard vers moi, narcissique en bon français, les délires qui flattent mon ego sont facilement interchangeables.

Nos Maîtres, קדשם ברוח, par leur souffle prophétique, viennent ici bouleverser nos conceptions :

1)            ואהבת לרעך כמוך, « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Vayikra, XIX – 18) n’est pas de l’ordre de la velléité, de l’ordre du sentiment, c’est une Mitzva de la Torah, une injonction.

2)            Le couple, dans la définition palpable qu’en donne la Torah, est le lieu d’accomplissement par excellence de ce commandement.

3)            La tradition du verset en français appelle des précisions : רעך signifie « ton ami », la personne qui t’est proche, ce qui est bien rendu en français par la traduction « ton prochain » dans le sens de « celui qui t’est proche », bien que par une certaine ironie, le mot prochain ait généralement le sens opposé et désigne celui d’après, le suivant, et jamais celui qui est là, juste devant.

C’est ce que disent nos Maîtres : lorsque tu épouses une femme, tu dois te préoccuper de savoir si tu peux accomplir à son égard la Mitzva d’aimer ton prochain comme toi-même, si tu te sens suffisamment à l’aise avec elle pour accomplir cette Mitzva, et l’on comprend alors les paroles de Rav rapportées par Rabbi Yehouda : « de peur que tu ne voies en elle quelque chose qui te gêne et qu’elle ne soit repoussée à tes yeux. Or la Torah dit, etc. »

ואהבת, « Tu aimeras etc. » m’engage à me préoccuper d’elle, or je ne peux accomplir ce commandement autrement qu’avec elle une vue de l’esprit de suffit pas.

[Nous soulevons d’ailleurs une question : peut-on se préoccuper d’une autre personne, quelle qu’elle soit, si ce n’est en référence à une Mitzva ?]

 

IV. La Mishna, dans le traité Ketoubot 61b (ס"א׃ כתובות) nous donne les bases de l’obligation de ‘Ona.

העונה האמורה בתורה הטיילין בכל יום הפועלים שתים בשבת החמרים אחת בשבת הגמלים אחת לשלשים יום הספנים אחת לששה חדשים

« La ‘Ona dont on parle dans la Torah : les oisifs chaque jour (c’est-à-dire que ceux qui ne travaillent pas doivent avoir des relations intimes avec leurs épouses quotidiennement au titre de l’obligation de ‘Ona), les ouvriers deux fois par semaine, les âniers une fois par semaine, les chameliers une fois par mois, les marins une fois tous les six mois. »

Le Shoulhan Aroukh ('א 'ס ע"ו סימן העזר אבן) résume ainsi l’enseignement de cette Mishna :

כל איש חייב בעונה כפי כחו וכפי מלאכתו

« Tout homme a l’obligation de ‘Ona [à l’égard de sa femme] selon sa force et son activité professionnelle ».

C’est ce que nous enseigne la Mishna : pour des hommes oisifs, qui ont de quoi vivre sans spécialement travailler et ont une grande disponibilité, l’obligation de ‘Ona est quotidienne. Des ouvriers travaillant dans la même ville que leur lieu d’habitation ont une obligation deux fois par semaine, car leur travail est fatigant. Les âniers qui vont de ville en ville transporter des marchandises ont une obligation hebdomadaire, car ils sont absents toute la semaine. Les chameliers qui partent en caravanes doivent revenir une fois par mois au domicile conjugal. Les marins une fois tous les six mois.

L’activité professionnelle dont on parle est l’activité au moment du mariage. La Guemara dans Ketoubot (ס"ב׃ כתובות) demande : « Est qu’un ânier peut devenir chamelier ? ». Rashi explique : un ânier ne travaille pas en ville, il va de ville en ville, son obligation de ‘Ona est d’une fois par semaine ; peut-il accepter de sa propre initiative un emploi de chamelier, dont le salaire est bien plus important que celui d’ânier, mais pour lequel la possibilité pratique de rentrer au foyer conjugal est bien plus réduite ? En d’autres termes : la possibilité de s’enrichir est-elle considérée comme une compensation par rapport à la diminution de la ‘Ona ?

La Guemara répond :

רוצה אשה בקב ותיפלות מעשרה קבין ופרישות

« Une femme préfère un kav (mesure de volume) et son mari près d’elle plutôt que neuf kav et son mari absent », et voici la conclusion légale :

זה לשון השו"ע אבן העזר שם ס"ה - יש לה למונעו לצאת ממלאכה שעונתה קרובה למלאכה שעונתה רחוקה כגון חמר שבקש להעשות גמל וגמל שבקש להעשות מלח

« La femme peut empêcher son mari de partir d’un métier dont la ‘Ona est rapprochée pour prendre un métier dont la ‘Ona est éloignée, comme un ânier qui voudrait devenir chamelier, ou un chamelier qui voudrait devenir marin. »

Il est à remarquer que d’après les critères de la société occidentale, nous aurions dit que la promotion sociale prime, et nous aurions affirmé sans ambages que c’est cela qu’une femme recherche, sans lui demander son avis d’ailleurs, « sois belle et tais-toi. »

 

V. Reprenons les termes de la Mishna : וכו' העונה האמורה בתורה הטיילין בכל יום

« La ‘Ona dont il est question dans la Torah : les oisifs chaque jour, etc. »

Que signifie l’expression : « La ‘Ona dont il est question dans la Torah » ? N’est-il question que de ‘Ona dans la Torah ? Où trouve-t-on ailleurs une telle expression ? Peut-être pourrions-nous dire que par pudeur, les Hakhamim s’expriment ici au moyen d’une périphrase, il nous semble toutefois que le פשט (le sens premier) de notre Mishna est le suivant : le sujet de notre Mishna, à savoir l’obligation de présence régulière auprès de son épouse, est écrit dans la Torah.

Où cette obligation apparaît-elle dans la Torah ? Où se trouve העונה האמורה בתורה, la ‘Ona dont il est question dans la Torah ? Rashi nous répond dans son commentaire sur la Parashat Vayishah (Bereshit XXXII) : la ‘Ona est écrite dans la Torah au sujet des présents que notre père Yaacov envoya à son frère Essav.

De quoi s’agit-il ? Yaacov a ravi les bénédictions que son frère Essav aurait dû recevoir, et ce-dernier lui voue une haine meurtrière. Yaacov s’enfuit, et va passer de nombreuses années chez Lavan son beau-père ; lorsqu’il revient en terre de Canaan, avec femmes et enfants, Yaacov apprend que son frère l’attend avec quatre cents hommes. Yaacov se prépare alors à la terrible rencontre.

Nos maîtres disent qu’il se prépara de trois manières : en envoyant un présent à son frère, en priant D. qu’Il le sauve de son frère, et en s’organisant pour combattre le cas échéant. Les cadeaux que Yaacov envoie à son frère sont conséquents, il veut lui exprimer sa soumission, faire en sorte qu’Essav ne le jalouse pas en montrant que les bénédictions usurpées ne se sont pas accomplies.

Les versets 14 à 16 détaillent cette offrande :

ויקח מן הבא בידו מנחה לעשו אחיו

« Il prit de ce qui lui appartenait une offrande à Essav son frère : »

עזים מאתים ותישים עשרים רחלים מאתים ואילים עשרים

« Deux cents chèvres et vingt boucs, deux cents brebis et vingt béliers »

גמלים מיניקות ובניהם שלשים פרות ארבעים ופרים עשרה אתנת עשרים ועירם עשרה

« Des chamelles laitières et leurs petits trente [la Tradition Orale nous dit que ce ne sont pas les petits des chamelles mais leurs mâles, car les chameaux sont des animaux pudiques, et le verset utilise une périphrase pour respecter leur discrétion], quarante vaches et dix taureaux, vingt ânesses et dix ânes. »

Les Hakhamim (le Midrash Rabba rapporté par Rashi et le Talmoud Yeroushalmi sur la Mishna de Ketoubot) apprennent de là la ‘Ona dont il est question dans la Torah. C’est ici que l’on apprend :

הטיילין בכל יום הפועלים שתים בשבת וכו'

« Les oisifs chaque jour, les ouvriers deux fois par semaine, etc. »

Rashi commente : « Je ne sais expliquer ce Midrash avec précision. Ce que l’on peut dire tout de même, c’est que la ‘Ona n’est pas identique pour tout le monde et qu’elle dépend du labeur qui incombe à chacun. En effet, nous voyons ici qu’il confia à chaque bouc dix chèvres, et de même pour chaque bélier, ces animaux étant libres de tout labeur s’accouplent fréquemment. Nous sommes obligés de prendre en compte qu’une femelle ne reçoit plus de mâle dès qu’elle est fécondée [d’où la nécessité, pour Yaacov Avinou, de multiplier les femelles selon la disponibilité et le désir des mâles]. Les taureaux qui travaillent (ils tirent la charrue, le battoir, la charrette), il ne leur confie que quatre femelles ; l’âne qui va sur les chemins, deux femelles ; les chameaux qui partent en caravanes au loin, une femelle par mâle. »

C’est là qu’est décrite la ‘Ona dans la Torah ! Les questions fusent !

Tout d’abord, quel rapport y-a-t-il entre les obligations du mari à l’égard de son épouse dans le couple juif et un cours de sexologie animale ? Et d’autre part, où est-il question dans ce passage dramatique de la rencontre entre Yaacov et Essav d’une quelconque histoire de couple ? Et que vient faire ici l’équilibre libidinal des boucs, béliers et consorts ? C’est presque dégoûtant !

Peut-être pouvons nous proposer une ébauche d’explication. Yaacov se trouve là en rase campagne, avec ses quatre femmes, ses enfants. Essav arrive avec quatre cents hommes armés, le massacre se prépare. Yaacov agit, il envoie à son frère un lourd tribut, pour marquer sa soumission. Face à un danger terrible, nous sommes pris par l’instinct de conservation : pour sauver sa peau, s’il faut envoyer au tueur des biens pour l’amadouer, allons-y ! Mais Yaacov Avinou fait attention à ce que les troupeaux qu’il envoie puissent vivre eux aussi, qu’ils n’implosent pas, que ce ne soit pas de la boucherie, que les taureaux fous de frustration ne passent pas leur temps à se bagarrer voire à s’entre-tuer. Alors qu’il est entièrement pris par son instinct de conservation, il se surmonte pour donner à son troupeau la possibilité de vivre et de s’épanouir, il donne à ses animaux la possibilité d’être équilibrés, heureux dirions-nous. C’est la même chose qui se joue dans l’obligation de ‘Ona. C’est cela même dont parle la Torah, de la ‘Ona.

 

VI. Quelle est donc l’obligation de ‘Ona ? C’est, au cœur de ma préoccupation personnelle, de mon problème à moi, prendre en compte l’attente de l’autre, honorer l’attente de l’autre, prendre en compte ce que l’autre vit.

[Le troupeau prend une place importante dans la vie de Yaacov, nous le voyons ici, les fils de Yaacov sont également présenté à Pharaon comme des bergers de petit bétail (ל"ב פ' מ"ו בראשית). Plus encore, lorsque Yaacov sortira sain et sauf de cette rencontre cruciale, le verset dit :

ויעקב נסע סכתה ויבן לו בית ולמקנהו עשה סכת על כן קרא שם המקום סכות (י"ז בראשית ל"ג פ')

« Yaacov partit à Soukkot, il se construisit une maison et fit des Soukkot, des cabanes, à son troupeau, c’est pourquoi l’on appela cet endroit Soukkot, Cabanes. » (Bereshit, XXXIII – 17)

Les commentateurs demandent : pourquoi cet endroit a-t-il été appelé du nom des cabanes du troupeau ? Les cabanes représentent la protection de la présence divine. La définition de la vie de Yaacov, ce sont les cabanes de ses troupeaux. Yaacov n’est pas celui qui construit une civilisation, il vit avec des êtres vivants sous la présence divine, il assume de supporter le vivant et d’aller au rythme de ce qui se vit, de ce qui se donne à vivre.]

Mais pourquoi est-ce au sujet de la préparation à la rencontre avec Essav que la Torah nous enseigne cette notion fondamentale ? Plus loin dans la Parasha, le verset qui relate la rencontre elle-même dit :

וירץ עשו לקראתו ויחבקהו ויפל על צוארו וישקהו ויבכו

« Essav courut à sa rencontre, le serra contre lui, tomba sur son cou, l’embrassa, et ils pleurèrent. » (Bereshit, XXXIII – 4).

Finalement, Essav ne s’attaqua pas à son frère ni à sa famille, contre toute attente, il tomba à son cou et l’embrassa. Comme pour souligner l’événement, la Torah nous dit d’écrire des points au-dessus de chaque lettre du motוישקהו , « il l’embrassa », et ce, dans le corps même du Sefer Torah. Nos Maîtres s’interrogent sur la signification de ces points. Rashi rapporte deux explications :

Première explication :

יש שדרשו נקודה זו לומר שלא נשקו בכל לבו

« Certains expliquent que ces points sont là pour indiquer qu’il ne l’a pas embrassé sincèrement, de tout son cœur. »

La Torah nous met, si l’on peut dire, un clignotant : attention, ne te laisse pas illusionner, Essav a embrassé Yaacov, mais uniquement pour la façade, pour faire bien : « viens mon frère, je t’aime ». Fais attention, il se livre à une opération de charme. Nos Maîtres enseignent d’ailleurs que les ennemis d’Israël sont plus dangereux lorsqu’ils jouent la carte de la fraternité que lorsqu’ils s’opposent à Israël franchement.

Deuxième explication :

אמר רבי שמעון בן יוחאי הלכה היא בידוע שעשו שונא ליעקב אלא שנכמרו רחמיו באותה שעה ונשקו בכל לבו

« Rabbi Shimon Ben Yohaï dit : prends cela comme une loi, Essav hait Yaacov, mais il se trouve que là, exceptionnellement, il a été submergé de sentiments à l’égard de son frère et l’a embrassé de tout son cœur. »

Cet enseignement de Rabbi Shimon Ben Yohaï nous semble être l’un des plus profonds enseignements qu’il nous ait été donné d’entendre. Rabbi Shimon nous dit : les points sur les lettres expriment l’exceptionnel de l’événement. Essav a embrassé Yaacov de tout son cœur, c’est vrai. Mais n’en déduit pas qu’il aime Yaacov, car en vérité il le hait et ne cesse de le haïr. Exceptionnellement, il l’a tout de même embrassé de tout son cœur.

Nous proposons l’explication suivante : si nos Maîtres apprennent de la rencontre entre Yaacov et Essav « la ‘Ona dont il est question dans la Torah » (comme nous l’avons vu plus haut), c’est parce que cette rencontre est l’archétype de toute rencontre entre deux individus. Yaacov et Essav sont deux frères jumeaux mais tout les sépare, nous pourrions dire : et tout les sépare. Yaacov va au rythme de ce qui se donne à vivre, au rythme de ses enfants, de son troupeau, tandis que Essav vient à sa rencontre avec quatre cents hommes (armés ?). C’est parce que Yaacov ne se fait aucune illusion sur le compte de son frère qu’une rencontre est possible. Exceptionnellement. Car toute rencontre véritable entre deux êtres relève de l’exceptionnel.

Dans notre goût infini du pouvoir, nous aimerions posséder l’autre, être en phase avec l’autre, comprendre l’autre, aimer l’autre. La haine nous protège, la haine est un cadeau extraordinaire que D. nous donne pour nous sortir de notre narcissisme et introduire une dimension de liberté dans notre relation à l’autre. Il faut que je sache que Essav hait Yaacov pour qu’une rencontre entre eux soit possible, exceptionnellement.

Entre la haine et l’amour, qu’est-ce qui est le plus riche, le plus fructueux ? Je ne sais. Une chose est sûre, la haine précède l’amour, la haine rend l’amour possible. C’est pour cela que nos Maîtres, comme nous l’avons remarqué au début de notre étude, parlent toujours de notre relation à autrui en termes négatifs. C’est ce que disent les Hakhamim en termes lapidaires :

אמר רב יהודה האי מאן דבעי למהוי חסידא לקיים מילי דנזיקין

« Rav Yehouda dit : celui qui veut devenir Hassid (zélé, généreux), qu’il s’investisse dans les lois relatives aux dommages. » (traité Baba Qama, 30a)

C’est-à-dire : qu’il s’investisse et fasse très attention à ne pas causer de dommages à autrui. Car avoir peur de causer des dommages à autrui est le préalable à une attitude généreuse à son égard.

 

VII. לא תשנא את אחיך בלבבך הוכח תוכיח את עמיתך ולא תשא עליו חטא

« Ne hais pas ton frère dans ton cœur, fais des remontrances à ton ami et ne porte pas sur lui de faute. » (Vayikra, XIX – 17)

La Tradition Orale nous enseigne que deux commandements de la Torah découlent de ce verset :

1.            L’interdit de haïr son frère dans son cœur ;

2.            Le commandement positif de faire des remontrances à son prochain.

Forts de ces deux éléments, nous pouvons, à la suite du commentaire de Nahmanide sur ce verset, le traduire de la manière suivante : ne hais pas ton frère dans ton cœur ; s’il a agi d’une manière qui ne te convient pas, fais-le lui remarquer et demande lui : « pourquoi as-tu agi ainsi ? », ainsi, tu ne porteras pas à cause de lui la faute de garder de la haine dans ton cœur.

La Guemara (traité ‘Arakhin, 16b) analyse l’interdit de haïr :

לא תשנא את אחיך בלבבך יכול לא יכנו לא יסטרנו ולא יקלקלנו ת"ל בלבבך שנאה שבלב הכתוב מדבר

« Nos Maîtres enseignent : ‘Tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur’, est-ce à dire qu’il ne le frappera pas, qu’il ne lui donnera pas de claque, qu’il ne l’injuriera pas ? Le verset dit : ‘dans ton cœur’, c’est de la haine dans le cœur dont il s’agit. »

Nous nous sommes efforcés de traduire ce passage de la Guemara au plus près du sens littéral. Les cheveux se dressent sur la tête ! D’après le simple du texte, on dirait que la Guemara semble offusquée que l’on ait pas le droit de frapper son prochain, ce à quoi le verset dit : « dans ton cœur » et la morale est sauve : on a le droit de frapper son prochain !

Les commentateurs proposent deux démarches pour expliquer ce passage.

1.            Le commentaire de Rashi sur le verset dit :

לא יכנו על דבר תוכחה

« Est-ce à dire qu’il ne le frappera pas – pour faire des remontrances ? »

D’après Rashi, la question posée par la Guemara est la suivante : « tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur », est-ce à dire que pour faire des remontrances, je n’aurais pas le droit de le frapper, de lui donner des claques, de l’injurier ? Le verset dit « dans ton cœur », c’est de la haine qui est dans le cœur dont le verset parle.

Le problème posé par la Guemara tient à ce que la remontrance, le fait de dire à un autre « pourquoi fais-tu cela ? », éventuellement avec véhémence, est une attitude de violence, de haine. La Guemara répond que malgré tout, ce peut être une Mitzva, un commandement positif de la Torah.

Parler à un autre, lui dire : « je ne comprends pas pourquoi tu fais cela », ou bien : « sache que je ne suis pas d’accord avec ce que tu fais », ou encore : « je m’oppose à ce que tu fais, et je tiens à te le dire », voire l’injurier à bon escient, tout cela vient d’un refus de l’autre, d’un déni de l’autre, voire d’un dégoût à l’égard de l’autre ou de ce qu’il fait. Néanmoins, d’interdite, cette haine se transforme en commandement positif de la Torah. Elle devient l’impulsion vers une ébauche de relation à l’autre.

2.            Rambam écrit, dans les Hilkhot De’ot (chapitre VI, halakha 5) écrit :

כל השונא אחד מישראל בליבו עובר בלא תעשה שנאמר לא תשנא את אחיך בלבבך

« Tout celui qui hait une personne d’Israël dans son cœur transgresse un commandement négatif, comme il est dit : ‘tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur’ ».

ולא הזהירה תורה אלא על שנאה שבלב אבל המכה את חברו והמחרף את חברו אף על פי שאינו רשאי אינו עובר משום לא תשנא

« La Torah n’exprime cette interdit que sur la haine qui est dans le cœur, mais celui qui frappe son prochain ou l’injurie, bien qu’il n’en ait pas le droit, ne transgresse pas l’interdiction de haïr. »

Rambam lit le texte de la Guemara à la lettre : l’interdit concerne la haine qui est dans le cœur, dès que la haine sort, dès qu’elle est exprimée, on ne transgresse plus cet interdiction. Cela peut être interdit à d’autres titres, par exemple l’interdiction de frapper, de maudire son prochain, mais cela sort de l’interdiction de haïr dans son cœur.

Nous pouvons nous demander : en quoi sommes-nous avancés, puisque de toute façon, c’est interdit ?

Il nous semble que le Rambam établit une distinction entre deux sortes de haine : la haine dans le cœur et la haine exprimée. La différence entre les deux est essentielle.

לא הזהירה תורה אלא על שנאה שבלב

« La Torah ne nous met en garde que sur la haine qui est dans le cœur ».

La haine exprimée, que l’on pourrait appeler agressivité, violence, n’est pas interdite en tant que telle. Elle peut l’être occasionnellement, pour une autre raison, mais peut être aussi salvatrice et constructive.

Une société, un groupe humain voire un couple peuvent mourir parce que tout est rentré à l’intérieur, parce que tout s’écroule sous les normes, les bienséances, et que les haines et les désaccords sont rentrés à l’intérieur. Le conflit, la haine exprimée, constituent un minimum de générosité, de liberté, d’ouverture, un bras tendu qui crie au secours, lâchons le mot : d’amour.

Mais la haine dérange, pour nous, c’est ce qu’il y a de pire, c’est la fin des haricots : « tu ne m’aimes pas, puisque tu t’opposes à moi », c’est la faillite. Halte à la violence ! Pourtant, nos Maîtres nous enseignent qu’en vérité, c’est à ce moment-là que tout commence, que ce qui est vivant commence. Mais ce qui est vivant nous dérange, nous préférons mourir dans le consensus !

Résumons le propos du Rambam. Il y a trois niveaux dans la haine :

1.            La haine dans le cœur, qui relève de l’interdit לא תשנא את אחיך בלבבך, « tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur ».

2.            La haine exprimée, par exemple par des coups, relève de l’interdit de תוסיף בל (voir Devarim, XXV – 3) mais ne relève nullement de l’interdit de לא תשנא, c’est déjà une relation à l’autre.

3.            Les remontrances, qui sont un commandement positif de la Torah.

 

VIII. La Guemara (traité Guittin, 57b) enseigne :

מבני בניו של המן למדו תורה בבני ברק מבני בניו של סיסרא למדו תינוקות בירושלים מבני בניו של סנחריב למדו תורה ברבים מאן אינון שמעיה ואבטליון

« Des petits-enfants de Haman ont enseigné la Torah à Bne Brak, des petits-enfants de Sisra ont enseigné aux enfants à Jérusalem, des petits-enfants de Sennachérib ont enseigné la Torah à l’ensemble du peuple juif. Qui sont-ils ? Ce sont Shema’ya et Avatalion. [les maîtres de Hillel l’Ancien] »

C’est quasiment une loi que nos Maîtres nous enseignent ici : presque toujours, dans la descendance des plus grands ennemis du peuple juifs, il y eut des convertis, et c’est souvent par ces convertis que la Torah fut transmise au cœur même du peuple juif.

[Haman fomenta l’extermination du peuple juif à l’époque d’Esther ; Sisra, général en chef des Cananéens, fit la guerre contre Israël à l’époque de la prophétesse Devora ; Sennachérib est l’empereur assyrien qui détruisit le royaume d’Israël et exila les dix tribus.]

Comment nos Maîtres peuvent-ils nous enseigner une telle horreur ? A la suite du commentaire du Maharal de Prague ז"ל, il nous semble possible de l’expliquer ainsi : au fil des générations se sont levés des individus qui se sont opposés au peuple juif, voire à la Torah, de toutes leurs forces, et même plus que leurs forces. Il y a dans cette capacité à s’opposer quelque chose qui a à voir avec de la קדושה, de la Kedousha, une force créative. Ces individus ont exprimé ces potentialités dans la faute, dans le malheur, ce sont des Resha’ïm, des fauteurs, mais cette capacité à s’opposer comporte en elle une dimension créative, qui a trait à la parole créative du Créateur.

Pour prendre un exemple concret : être toujours d’accord, c’est défendre ses avantages acquis, c’est une attitude politique : je cherche à me débrouiller, à ne pas remettre en cause mes petits intérêts. Exprimer une dissension, un désaccord, je ne sais pas où cela peut mener, c’est une attitude libre, désintéressée. On pourrait dire que c’est à l’instant précis où une dissension peut être exprimée qu’une relation commence à se tisser, car une dimension de liberté, de gratuité, peut alors émerger dans cette relation, c’est là l’essence même de toute relation.

On n’est pas là que pour se tenir chaud, pour ne pas être seul, pour qu’ensemble nos impôts soient moins élevés, pour que nos droits de succession soient moins élevés.

[Le Maharal relève une différence fondamentale entre la capacité de s’opposer et la destruction, le nihilisme, qui n’a rien à voir avec la Kedousha.]

 

IX. וידעת כי שלום אהלך ופקדת נוך ולא תחטא

« Tu sauras que paisible est ta tente, tu porteras attention à ta résidence et tu ne fauteras pas. » (Job, V – 24)

La Guemara (traité Yevamot, 62b) rapporte deux enseignements de Rabbi Yeoshoua Ben Levi fondés sur ce verset de Job :

1.            אמר ריב"ל כל היודע באשתו שהיא יראת שמים ואינו פוקדה נקרא חוטא שנאמר וידעת כי שלום אהלך וגו'

« Rabbi Yeoshoua Ben Levi dit : celui qui sait que sa femme craint le Ciel et ne lui porte pas son attention est appelé fauteur, comme dit le verset : ‘tu sauras que paisible est ta tente, etc.’ »

Rashi explique cet enseignement de la manière suivante : « si tu sais que ta tente est Shalom ». Ta tente, ta demeure, c’est ta femme ; Shalom veut dire paisible mais aussi parfaite. On peut donc comprendre le verset ainsi : « si tu sais que ta femme est parfaite, qu’elle n’est pas frivole, et que ne fais pas attention à être auprès d’elle au moment de la ‘Ona, alors tu es appelé fauteur. » C’est-à-dire que l’attente de l’épouse n’est pas de la frivolité, bien au contraire, elle est l’expression d’une perfection, et ne pas y porter toute son attention est considéré comme une faute.

2.            ואמר ריב"ל חייב אדם לפקוד את אשתו בשעה שהוא יוצא לדרך שנא' וידעת כי שלום אהלך וגו'

« Et Rabbi Yeoshoua Ben Levi dit : l’homme a l’obligation de porter son attention (par une relation intime) à sa femme lorsqu’il part en voyage, comme dit le verset : ‘tu sauras que paisible est ta tente, tu porteras attention à ta résidence et tu ne fauteras pas’. »

Il est à remarquer que dans le premier enseignement, Rabbi Yeoshoua Ben Levi qualifie de « fauteur » celui qui connaît les qualités profondes de son épouse et ne lui porte pas son attention au moment de la ‘Ona, il utilise une formulation négative. En revanche, dans le second enseignement, Rabbi Yeoshoua Ben Levi s’exprime à l’aide d’une formulation positive : « l’homme a l’obligation… ». C’est la première fois depuis le début de cette étude que nous rencontrons une tournure positive au sujet de la Mitzva de ‘Ona !

Nous pourrions dire que le second enseignement de Rabbi Yeoshoua Ben Levi constitue l’obligation même, l’épure de « la ‘Ona dont il est question dans la Torah ».

Rashi nous explique pourquoi, dans ce cas en particulier, l’homme est soumis à l’obligation de ‘Ona :

בשעה שיוצא לדרך משום שמתאווה לו באותה שעה יותר עכ"ל

« Au moment où il part en voyage, car elle le désire à ce moment-là plus que d’habitude. »

C’est pourquoi s’impose à lui l’obligation même de la Torah, et alors, dit Rabbi Yeoshoua Ben Levi, il saura que sa tente, sa résidence, sa femme, est sereine et paisible.

Cet enseignement, nous semble-t-il, est l’aboutissement de toute notre étude : le verset de Job commenté par Rabbi Yeoshoua Ben Levi introduit dans le couple une dimension de sérénité, de tranquillité, à travers l’expression de l’obligation que la Torah impose au mari : ענתה לא יגרע, « sa ‘Ona il ne diminuera pas ».

Mais imaginons un instant quelle pourrait être la situation si la Mitzva de ‘Ona n’existait pas. Nos Maîtres nous enseignent qu’une épouse désire particulièrement son époux lorsqu’il part en voyage. N’y a-t-il pas là quelque chose de dévalorisant pour l’homme, ne serait-il pas amené à dire à sa femme : « c’est quand même incroyable, lorsque je suis à la maison, je te laisse indifférente, il faut que je m’absente pour que tu penses à moi ! De toute façon, tu ne m’aimes pas ! Ce que tu veux, c’est ma non-absence, ma présence t’indiffère ! » C’est dans ce malentendu fondamental entre deux êtres, dans ce lieu d’explosion voire de violence que la Mitzva émerge dans son épure, et que Rabbi Yeoshoua Ben Levi dit : « tu sauras que ta tente est paisible », qu’il y a une place pour la sérénité, le bonheur.

Nous serions tentés de dire et de proposer que la dimension de Mitzva est la seule possibilité de relation entre deux êtres. [ce sujet nécessite d’être développé, mais serait l’objet d’une autre étude]

 

 

 

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