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9 Sivan 5778
23 mai 2018

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Désirer, par Madame Stéphanie Klein.

 

Désirer, par Madame Stéphanie Klein.

 

 

 

 

« […] vers ton mari se portera ton désir et lui aura l’empire sur toi. » (Génèse III, XVI  ).

                                                                         

«  בָּךְ – יִמְשָׁל, וְהוּא, תְּשׁוּקָתֵךְ, אִישֵׁךְ – וְאֶל »

 

 

Ce verset constitue une des paroles adressées par Dieu à Eve pour avoir outrepassé Son interdit de consommer de l’Arbre de la Connaissance.

 

Ce verset interroge : constitue-t-il un ordre ou constate-t-il un état de fait ? Le désir de la femme est-il voué à être porté vers son mari ? Le désir était-il en l’humain depuis sa création ou naquit-t-il avec la faute ?

 

Selon Rav Shimshon Raphael Hirsch, le terme de Techouka porte en lui plusieurs sens, quel est son sens dans ce contexte ?

 

Pour cela, portons notre étude sur le Midrash qui exprime l’idée de Techouka.

 

 

1)      Les Quatre  Techoukot de la Midrash

 

Il y a quatre désirs (Techoukot). Seul désir de la femme : son mari, selon les mots : « vers ton mari se portera ton désir » (Génèse III, XIV). Seul désir du mauvais penchant : Caïn et ses compères, selon les mots : « vers toi (Caïn) se porte son désir » (Génèse IV, VII). Seul désir de la pluie : la terre, selon les mots : « Tu visites la terre et la pluie la désire » (Psaumes LXV, X). Seul désir du Saint béni-soit-Il : Israël, selon les mots : « vers moi se porte Son désir » (Cantiques VII, 11). (Béréchit Rabba XX, VII)

 

Afin de mieux définir le désir (Techouka) de l’épouse pour son mari, nos Sages proposent de le comparer avec trois autres désirs présents dans la Bible. Analysons-les.

 

La Techouka du mauvais penchant pour Caïn.

 

Au moment où Eve enfante Caïn, elle prononce ces mots étranges : « j’ai acquis un homme avec Dieu » (  Berechit, IV,I) .

 

«אֶת ה'   אִיש  קָנִיתִי »

 

 

 Que signifie acquérir un homme ? Doit-on s’étonner de l’absence d’Adam ? Conçoit-t-on un enfant avec Dieu ?

 

Hava semble penser qu’elle possède cet enfant et que Dieu n’a été qu’un moyen pour acquérir cette possession.

 

Certes, son utérus est l’espace qui a permis à Caïn de se développer, mais, en dehors de cette enveloppe, elle considère que Caïn appartient à sa mère.

 

Et l’histoire de Caïn est à l’image de sa naissance. Agriculteur, il refuse plus tard de donner sa plus belle offrande à D.

Abel, son frère, berger le fait sans réticence.

Un agriculteur est sédentaire, il possède sa terre. Un berger est nomade, il s’adapte. Lorsqu’on est sédentaire, on ne peut céder la plus belle part, l’envie de posséder est trop forte.

Si on se départit, c’est nécessairement par intérêt, pour recevoir en retour ; c’est sans doute là la raison de son meurtre. Le refus par Dieu de son offrande décuple sa colère du fait qu’il est dans l’attente.

 

 Avant le meurtre,  Dieu prévient Caïn que l’élan, le désir de sa faute, de son mauvais penchant se tient tapis à sa porte mais qu’il peut le dominer.

 

 

« Vois, que tu emploies tes qualités pour le bien, ou que tu ne les emploie pas pour le bien, le péché repose à ta porte ; son élan (Techouka) se porte vers toi, afin que tu le maîtrises ». ( Berechit IV,VII).

 

 

Rav Shimshon Raphael Hirsch nous enseigne que l’on peut comparer le mot Techouka aux mots shouk et shokek. Le shouk est un marché oriental, shokek désigne un groupe de chevaux qui galopent ensemble frénétiquement. Ces deux termes ont pour idée commune, une masse déferlante qui va en direction de.

 

Ainsi, le mauvais penchant déferle quand il se confronte à des Caïn, à des personnes qui sont dans une telle  fusion avec leur possession, qu’ils ne peuvent supporter la frustration.

 

 

Le Yetser Hara, le mauvais penchant est nécessaire au monde, sans lui ni désir ni ambition. Mais s’il n’est pas contrôlé, il nous domine ; Il est un pouvoir de créativité qui pourrait mal tourner. (Rav Fohrman, in Adam et Hava)

 

« (…), Pourtant, sans le mauvais penchant, un homme ne construirait pas de maison et ne se marierait pas ; il n’aurait pas d’enfants et ne s’engagerait pas dans les affaires … » ( Midrach Rabba, Bérechit,IX,VII)

 

 

Si pour Caïn et ses compères, la Techouka est une masse déferlante qui les domine, qu’en est-il de la Techouka de la pluie envers la terre et de celle de D. envers les Bnei Israel ?

 

La Techouka de la pluie et celle de Dieu.

 

« Or, aucun produit des champs ne paraissait encore sur la terre, et aucune herbe des champs ne poussait encore ; car l’Eternel-Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre, et d’homme, il n’y en avait point pour cultiver la terre. » (  Berechit, II,V).

 

Rachi nous éclaire sur ce verset de manière très poétique ; si l’herbe n’avait pas encore poussé c’est parce que : «  les plantes n’en étaient pas moins restées à fleur de terre jusqu’au sixième jour. »

Le verset poursuit en disant qu’il n’y avait encore pas d’homme pour cultiver la terre ; Rachi continue en expliquant que : « Lorsque l’homme est arrivé, il a compris que le monde a besoin de pluie, et il a prié pour la pluie, la pluie est tombée et a fait pousser arbres et végétaux. »

 

Ainsi en intégrant cette explication si prosaïque de Rachi, on comprend que la terre doit sa vitalité à la pluie. La pluie nourrit la terre.

 

La Techouka, plus qu’une masse déferlante, devient ici un élan qui donne sans attendre en retour.

Lorsqu’on parle de désir, on pense à des besoins qui doivent être satisfaits.

Mais puis-je encore désirer si tous mes manques sont comblés ?

La pluie n’a pas besoin d’être comblée par la terre et pourtant, nous disent Hazal, elle la désire.

 

Ainsi en est-il du désir de D. envers les Bnei Israel.

D. nous désire par bonté.

On peut bien sur penser que la pluie ou que D. ont besoin de l’objet sur lequel ils dirigent leur élan, mais comme le souligne Rav Forhman  ce désir découle d’une sensation de plein et non de manque.

« Les désirs fondés sur une sensation de plein sont aussi réels que ceux qui s’appuient sur le besoin » (  Rav Fohrman in Adam et Hava).

Ainsi en est-il également de la mère envers son enfant : « Plus encore que le veau ne veut téter, la mère veut allaiter » (Talmud de Babylone, Pessahim CXII a).

Le veau ressent un manque, il a besoin d’être nourri par sa mère. La mère, en revanche,  n’a besoin de rien. Néanmoins c’est son désir qui est le plus fort des deux.

 

La Techouka de la femme envers son mari est une masse déferlante qui découle d’une sensation de plein et qui n’attend rien en retour si ce n’est une maîtrise, un espace qui n’enferme pas mais donne des limites, un cadre

 

 

 

2- Pourquoi l’idée de désir nait-elle après la faute ?

 

  « Tous les deux, l’homme et sa femme, étaient nus et ils n’éprouvaient aucune honte à leur nudité ». (Berechit II, XXV).

 

 

יִתְבֹּשָׁשׁו  וְלֹא , וְאִשְׁתּוֹ, הָאָדָם, עֲרוּמִּים ,שְׁנֵיהֶם , וַיִּהְיוּ

 

 Avant la faute, Adam et Hava n’éprouvent pas de honte à leur nudité.

 

Mais voilà, qu’après la faute, ils se cachent, parce qu’ils ont conscience de leur nudité :

 

« Leurs yeux à eux deux se dessillèrent, et ils connurent qu’ils étaient nus ; ils cousirent ensemble des feuilles de figuier, et s’en firent des pagnes. »(   Berechit, III, VII).

 

 

וַתִּפָּקַחְנָה תְאֵנָה, וַיַּעֲשׂוּ לָהֶם חֲגֹרֹת, עֵינֵי שְׁנֵיהֶם, וַיֵּדְעוּ, כִּי עֵירֻמִּם הֵם; וַיִּתְפְּרוּ עֲלֵה " »

 

Comme le souligne le Rambam dans le Guide des égarés ( Partie I Ch.II) Adam est né dans un monde de Vrai et de Faux. Rien ne lui est opaque, il connait les intentions de D.

N’y a -t-il pas un Midrach qui rapporte qu’ Adam voyait le monde comme à travers l’écorce d’une orange ?

 

On comprend bien par l’idée de nudité qu’Adam bascule d’une vision objective au monde à une vision subjective au monde.

 

Si Adam et Eve ont toujours su qu’ils étaient nus, la faute de l’Arbre de la Connaissance a fait naître chez eux une conscience nouvelle : celle d’être vus nus par autrui.

 

 

Adam et Hava prennent conscience de leur transparence et de la transparence du monde.

Ils prennent conscience qu’ils sont dévoilés.

Ils n’avaient pas honte de leur nudité car ils n’avaient pas honte du regard de l’autre,  mais à partir du moment où ils ingèrent le fruit, ils font entrer en eux un monde de subjectivité, un monde du probable où le Vrai est remplacé par le Bien et le Faux par le Mal.

La honte en hébreu se dit Boucha, ce terme à la même racine que le verbe Livchoch  qui signifie, tarder à venir ( cf : Ki Tissa, XXXII, I ; Choftim, V, XXVIII).

 

 

La honte aurait ainsi un lien avec une attente non comblée. J’ai honte car l’image de moi face à l’autre n’est pas en adéquation avec ma réalité, n’est pas comblée par le regard de l’autre. J’ai donc toujours honte face à un autre que moi. Je ressens de la honte lorsque je prends conscience de l’autre, que je veux me cacher de l’autre.

 

 

Dans ce monde de transparence d’avant la faute, l’homme n’était que fusion, était en fusion ; mais avec la conscience sont nées l’opacité et la honte.

 

 

De cette opacité et de cette honte, nait le manque car l’Homme comprend qu’il ne peut plus faire un, ni avec l’autre ni avec le monde.

 

Si  la femme doit apprendre à renoncer par l’enfantement et par l’éducation (je garde ici pour mon étude, la traduction de Rav Shimshon Raphael Hirsh du mot Etsev non par douleur mais par renoncement). D. met aussi en elle une Techouka vers son mari, un désir particulier qui découle d’une sensation de plein.

 

« Il avait cependant dit à la femme : « Je ferai s’accroitre ton renoncement ainsi que ta conception, tu enfanteras dans l’abdication, ton désir (Techouka) te portera vers ton mari, et lui te dominera ». (Berechit III, XVI)

 

 

 

טז "אֶל-הָאִשָּׁה אָמַר, הַרְבָּה אַרְבֶּה עִצְּבוֹנֵךְ וְהֵרֹנֵךְ--בְּעֶצֶב, תֵּלְדִי בָנִים; וְאֶל-אִישֵׁךְ, תְּשׁוּקָתֵךְ, וְהוּא, יִמְשָׁל-בָּךְ." ךָ

 

 

Si le désir nait après la faute et apporte de la confusion entre le Vrai et le Faux et le Bien et le Mal, un désir plus noble émerge dans la relation, un désir de bonté, un désir sans calcul, un désir à l’autre et pour l’autre comme un rappel du monde originel.

 

C’est peut-être cela la Techouka.

 

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