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14 Tishri 5779
23 septembre 2018

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Notes de lecture sur ‘l’Avenir du capitalisme’ de Bernard Maris (éditions Les Liens qui Libèrent. septembre 2016) par Rav Gérard Zyzek

Notes de lecture sur ‘l’Avenir du capitalisme’ de Bernard Maris (éditions Les Liens qui Libèrent. septembre 2016)
par Rav Gérard Zyzek

 

 

Enfin un livre stimulant ! Il analyse ce qui pourrait être la spécificité de ce que l’on appelle ‘le capitalisme’. Cette recherche de définition est très importante car on a tendance à penser que le système économique dans lequel nous vivons a toujours existé et qu’il est éternel. Effectivement nous n’avons pas de recul, nous vivons aujourd’hui. La transformation de toute chose en marché, en commerce, est une innovation. Le culte absolu du travail est lui aussi une innovation. Des civilisations ont vécu avec des pans entiers de la société qui étaient oisives. Par exemple l’ancien régime, avant la Révolution Française, était construit sur l’oisiveté de la noblesse et du clergé. De même et dans un tout autre domaine, les grecs antiques considéraient qu’il y a les sciences et les techniques. Ce qui a trait à la technique ne fait pas partie du savoir. De nos jours nous pourrions dire qu’a contrario, ce qui n’a pas un impact dans la technique, donc le profit, est indigne d’intérêt. Evidemment et l’ancien régime et la société grecque antique pouvaient se permettre le luxe du spéculatif et du gratuit car toute leurs économies étaient basées sur l’esclavage et son corollaire le servage.
Définir ce qu’est la spécificité du capitalisme c’est donc le relativiser et aussi pouvoir imaginer qu’il y aurait une sortie de ce mode d’être et de conception de la vie. Certes la porte est alors ouverte à toutes les élucubrations, qui ont déjà sévi dans les décennies passées. Bon, mais en quoi tout cela concerne l’étudiant en Talmud ?
L’attente d’une autre manière de vivre en société est une base de notre tradition, ce que l’on pourrait bien évidemment appeler ‘messianisme’. Et nos Maîtres ont abordé cette question dans de multiples passages de la Guemara. Le plus saisissant nous semble être la Guemara dans Pessa’him 54b : ‘Sept choses sont cachées des hommes. Les voici : le jour de la mort, le jour de la consolation, la profondeur du jugement, l’homme ne sait pas ce qui est dans le cœur de son ami, l’homme ne sait pas de quoi il gagnera sa vie, ni quand la royauté de David reviendra, ni quand la royauté criminelle s’arrêtera’.
Nos Maîtres nous enseignent que viendra un moment où la royauté impie s’écroulera. Mais on ne peut pas savoir quand. Le Maharal de Prague explique que le nouveau mode d’être et de société est d’un autre complètement neuf, et qui n’a aucune prémisse dans le monde que nous connaissons, c’est pourquoi on ne peut concevoir quand il adviendra. Car il est entièrement d’un type neuf.
De plus cette réflexion sur la société d’accumulation de richesse mortifère et sans joie peut nous permettre de donner du relief à des passages entiers de la Torah, comme la bénédiction de Moshé Rabbénou à Zevouloun à la fin du livre de Devarim (33,18) :
ולזבולון אמר שמח זבולון בצאתך ויששכר באהליך.
‘Et à Zevouloun il dit : réjouis-toi Zevouloun lorsque tu sors, et Issakhar dans tes tentes !’
Rashi explique :
Zevouloun et Issakhar ont fait une association. Zevouloun aux confins des mers il résidera, c’est-à-dire qu’il partait en voyage en bateau pour faire du commerce, il gagnait de l’argent, et il nourrissait son frère Issakhar qui était assis et étudiait la Torah. C’est pourquoi le verset fait précéder Zevouloun à Issakhar car la Torah d’Issakhar n’était possible que grâce à l’investissement de Zevouloun’.
Le Or Ha’haïm développe :
‘Réjouis-toi Zevouloun. Bien que dans les sujets de ce monde-ci de manière générale il n’y a pas de quoi se réjouir, comme dit le verset de Kohelet (2,3) « et la joie qu’est-ce qu’elle apporte ? », néanmoins le prophète dit que Zevouloun a de quoi être joyeux, même s’il sort momentanément de la Maison d’Etude pour aller s’occuper de commerce. Pour quelle raison ? Car en partant travailler il donne la possibilité à Issakhar d’être dans la tente de l’étude, comme dit le verset : « et Issakhar dans tes tentes ! ».
On peut aussi dire que lorsque l’homme part faire du commerce il ne sait pas s’’il va réussir ou non. C’est pourquoi le verset clame : « soit joyeux Zevouloun ! », car tu peux être assuré que tu vas réussir puisque Issakhar est dans tes tentes et que tu es mandaté par la Mistva de nourrir ceux qui étudient la Torah. Et d’ailleurs le verset qualifie les tentes où Issakhar étudie comme étant les tentes de Zevouloun, comme dit le verset : « et Issakhar dans tes tentes (à toi, Zevouloun) ».’
 
Il me semble vivifiant de méditer sur les réflexions incisives de ce petit opuscule, rédigé à partir d’une conférence que Bernard Maris a donné en 2010. Il faut dire aussi que Bernard Maris fait partie des victimes du massacre qui a eu lieu à Charlie Hebdo.
Retenons une phrase :
‘Le capitaliste est l’homme le plus riche du cimetière’.

 

 

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