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15 Nisan 5779
20 avril 2019

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La pièce d'Avraham Avinou, ou des Valeurs Sûres, par Rav Yehiel Klein

                                                           LA PIECE D'AVRAHAM AVINOU ou DES VALEURS SÛRES par Rav Yehiel Klein

 

                                                                   

                                                      

Dans le traité Baba Kama 97b, on trouve un texte étonnant :

« Nos Sages ont enseigné : quelle était la pièce de Jérusalem ? D'un côté les rois David et Salomon, et de l'autre, la ville sainte de Jérusalem. Et quelle était la pièce du Patriarche Avraham ? D'un côté un vieil homme et une vieille femme, et de l'autre, un jeune homme et une jeune femme »

 

Quel peut bien être le sens d'un tel enseignement ?

 

Afin de comprendre ces sibyllines paroles, il semble nécessaire de se pencher sur la signification de la monnaie, de s'interroger sur le rôle de celle-ci.

 

Dans un monde où l'économie et l'argent ont une telle importance, on peut considérer que le fait de battre monnaie, d'émettre soi-même le moyen de paiement, est une marque de pouvoir.

Voir les échanges commerciaux se concrétiser par une pièce qui est à son effigie, permet  en effet d'exercer un pouvoir symbolique, puisque d'une certaine manière on sert désormais de support à la circulation monétaire et aux transactions commerciales.

Mais c'est un pouvoir très particulier, parce que justement essentiellement symbolique.

Battre monnaie ne signifie pas forcément que je dirige l'économie. Et si je suis en mesure de battre ma propre monnaie, c'est plus probablement car je représente un pouvoir politique stable, capable de garantir les structures de la vie économique – circulation, administration, etc.  mais cela ne prouve absolument pas que je dirige tout ceci, puisqu'on peut concevoir que l'économie soit réglée par ses propres lois, ou encore qu'existent d'autres acteurs qui, quels que soient mes efforts, ont plus d'influence.

Que reste-t-il alors à la structure battant monnaie, si ce n'est le pouvoir, éminemment symbolique mais d'importance qui est celui de la communication.

Profiter de ce que ma monnaie est le support essentiel de l'activité économique pour affirmer, voire imposer l'image de mon pouvoir, c'est à dire le symbole sous lequel je veux  voir celui-ci représenté.

Tel est le rôle de l'effigie : exploiter ce vecteur indispensable qu'est la monnaie pour délivrer un message à tous ceux qui doivent l'utiliser.

Les gouvernements quels qu'ils soient doivent alors opérer un choix iconographique[1] (ou une formule précise), qui soit le plus parlant possible, et qui le mieux symbolise ce qu'ils désirent communiquer quant à la nature de leur pouvoir.

 

Ce serait là le sens premier de notre Guémara :

Puisqu'il existe un phénomène aussi vieux que le monde et qui veut que tout pouvoir émette sa représentation, quel peut bien être le message que la Thora pourrait bien vouloir transmettre ?

Que désirerait porter à l'attention de tous le pouvoir juif ?

Bien que malheureusement les adeptes du Judaïsme aient le plus souvent recours aux monnaies en vigueur dans les pays de la diaspora, la Guémara nous rappelle qu'à deux époques au moins s'exerça un pouvoir se réclamant des valeurs de la Thora, celle de la royauté de David et de Salomon, et – de manière peut être plus surprenante  d'Avraham Avinou.

 

Alors, quel est le message ?

 

Celui de la pièce de Jérusalem semble le plus compréhensible : un pouvoir politique met en avant les valeurs sur lesquelles il est fondé. D'un côté la dynastie davidienne, et de l'autre côté, la ville de Jérusalem, non seulement en tant que capitale politique, mais en tant que lieu extraordinaire où se trouve le Saint Temple.

On remarquera que les deux éléments sont mis sur le même plan : Le Brisker Rouv[2] (Téhilim XXX) en rend compte par le fait qu’en effet la Tradition insiste sur l'indéfectibilité du lien qui unit les souverains issus du roi David et le Temple (avec, probablement, la venue du Messie en ligne de mire…) : l'existence de ce dernier est dépendante de ce pouvoir légitimé par la Thora[3].

Il s'agit donc d'un message certes politique, mais d'une portée spirituelle certaine.

 

La pièce d'Avraham Avinou, par contre, offre un réel problème d'interprétation : premièrement car on n'a pas connaissance a priori que le Patriarche ait été roi ou ait exercé un quelconque pouvoir (au contraire, il nous est présenté comme volontairement nomade pour pouvoir convertir le plus de gens possible !) pour qu'il soit ainsi placé en regard de David et de Salomon ; deuxièmement, la symbolique des deux couples figurant sur les deux côtés de la pièce semble, avouons-le, nous échapper complètement…

 

Mais selon ce que nous avons voulu définir plus haut comme rôle de la pièce de monnaie, on peut comprendre qu'il s'agit là de l'affirmation du principal message que le Patriarche désire apporter au monde…

Comment le propagateur initial du monothéisme entend se présenter à l'Humanité qu'il veut convaincre.

 

Dès lors, sa symbolique particulière peut être expliquée ainsi :

 

Pour le Maharcha[4], les deux couples sont les mêmes personnes[5], mais à deux étapes singulièrement distinctes de leur vie. Il est en effet ici fait allusion au miracle connu de tous les contemporains[6] qui a vu Avraham et Sarah retrouver centenaires une nouvelle jeunesse pour donner naissance à Its’hak.

Cela prétend témoigner d'une volonté d'asseoir son influence non sur la force physique ou sur le pouvoir temporel[7], mais plutôt sur une emprise spirituelle que représente le fait d'avoir été, selon la Tradition[8], le premier depuis des générations à reconnaître l'unicité de D. et à pouvoir représenter la Divinité, qui le juge digne de propager la vraie Foi – quitte à modifier à son avantage les lois immuables de la nature…

 

Mais il semble que l'on puisse expliquer de manière différente[9].

Il s'agirait d'affirmer la cohésion de l'existence humaine, et parvenir à concilier ces deux pôles de la vie qui paraissent irréconciliables, la jeunesse et la vieillesse.

Le besoin d'action et les appétits de la première semblent s'opposer absolument aux capacités de réflexion et à la retenue de la seconde.

Comment pourraient-ils concevoir et poursuivre un objectif commun sans se percevoir comme des adversaires, l'un visant la place de l'autre, et l'autre trouvant l'un insuffisant ?

Un peuple où se jouent tant d'antagonismes peut-il-il sincèrement prétendre à tous servir le même D., alors qu’eux même sont tellement divisés[10] ?

C'est ce déplorable constat anthropologique que l'action du Patriarche est parvenue à battre en brèche, et montrer que cela n'est pas une fatalité.

Ainsi, le jeune Avraham utilise le raisonnement philosophique pour redécouvrir l'existence d'un D. unique dans une Humanité qui l'avait oublié, et c'est le même bien plus tard qui livre bataille à une coalition de souverains, et l'emporte.

Par cette vision de ce que doit être la vie d'un homme, le Patriarche montre que ces deux états de la vie humaine ne sont pas opposés, mais complémentaires. Il faut plutôt les percevoir comme deux modalités de notre existence, qui peuvent cohabiter et alterner, comme un soldat disposant d'une épée à double tranchant.

Ce serait alors cela la symbolique de la pièce d'Avraham Avinou : le Patriarche est, selon les circonstances, tantôt jeune tantôt plus âgé. Peu importe l'âge physique, qui, il est vrai, veut que nous soyons physiologiquement astreint à ces deux pôles de notre vie, l'important est de poursuivre un objectif bien défini, en y employant toutes les ressources de notre être.

C'est de la même manière qu'il faudrait percevoir la représentation des deux couples : ce que l'on recherche dans le couple est certes très différent lorsque l’on est un jeune marié et lorsque l’on est déjà aux noces de diamant, mais il faut que, quelque soit la démarche, l'on désire sans cesse servir D. sincèrement...

Et ce message est en réalité très puissant, car il renvoie à des notions métaphysiques :

Rachi commente ainsi le Premier Commandement (Chémot XX,2) : ''Je suis l' Eternel ton D. qui t'ai fait sortir d'Egypte : « Tandis qu’Il s’est manifesté sur la mer comme un puissant guerrier, Il s’est montré ici comme un vieillard rempli de miséricorde [...] Et comme je me suis manifesté successivement sous des apparences différentes, ne dites pas qu’il existe deux pouvoirs : C’est moi-même qui vous ai fait sortir d’Egypte, et aussi celui qui vous ai sauvés sur la mer »

Ainsi, on ne peut croire sincèrement à l'unicité de D. si l’on est dans l'impossibilité de concevoir que de la même entité peut provenir diverses émanations très différentes les unes des autres.

En montrant à tous par son exemple personnel et sa vie édifiante que vieillesse et jeunesse ne sont pas irréconciliables, et qu'au contraire elles sont autant d'armes dans les mains du même serviteur de D., Avraham Avinou a montré que nous ne sommes pas les esclaves conscients ou inconscients de notre corps, mais que notre âme peut s'élever et aspirer bien plus haut[11].



[1]Cf. Rachi, Tosfot, Bah', etc. : ici se pose la question hala’hique de la pièce de monnaie : comment concevoir que l'on puisse représenter des êtres humains, alors que la Torah l'interdit explicitement (Chémot XX, 3) ? Voir note 7.

[2]Rav Its’hak Zeév Soloveitchik (1886 -1959) un des grand maître du Judaïsme contemporain.

[3]Cf.I Rois VIII, 16 et Rambam, hil’hot Béra’hot II, 4.

[4]Rav Samuel Eidels (1555-1631), un des plus grand Commentateurs du Talmud en particulier des passages aggadique.

[5]Par opposition au commentaire de Rachi (sur notre Guémara) qui voit dans ces deux couples d'un côté Avraham et Sarah et de l'autre Its'hak et Rivka. (Mais on peut comprendre ce qu'il dit de la même manière que le Maharcha : il s'agit d'insister sur le fait que Its’hak est bien l'enfant d'Avraham et de Sarah...)

[6]Cf. Rachi Beréchit XXI, 6.

[7]Cependant, selon le Yad David (Rav David Sintzhzeim, 1745 – 1812), cette pièce représente un vrai pouvoir, parce que à la suite de la victoire du Patriarche dans la Guerre contre les rois (Beréchit ch. XIV) les contemporains constatèrent sa supériorité et le choisirent comme souverain (Rachi, id. v. 17). Cela permet en passant de résoudre la question hala’hique que nous avons évoqué : Avraham n'a enfreint aucun interdit car ce n'est pas lui qui a frappé cette pièce !

[8]Cf. Nédarim 32b, et Midrach Beréchit Rabba fin Noah'.

[9]Cf. ''Lifrakim du Rav Y. Y. Weinberg, et parallèlement Rabbi Tsaddok haCohen, Komets haMinh'a II, §23.

[10]Cf. Rachi Beréchit XLVI, 26.

[11]Et il en est de même au sein d'une société humaine : naturellement, on l'a vu, les jeunes et les plus âgés sont si différents qu'ils semblent presque ne pas faire partie du même ensemble humain...Le message du Patriarche est de nature à pouvoir authentiquement les unifier...

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