6 septembre 2010
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Tou Bishvat : Tou Bishvat et la sortie d’Egypte
Auteur(s)
Vincent Guinard-Samuel
Du même auteur

Rubrique Fêtes

1. Le Psikta Zoutarta (ou Lekah Tov) de Rabbi Touvia ben Eliezer de Kastoria [1] rapporte l’enseignement suivant :

“C’est à partir du mois de Shevat que les plaies ont commencé à s’abattre sur les Égyptiens ; c’est pour cela que ce mois est appelé Shevat : Shevet le-mitsrayim (le bâton sur l’Égypte)” [2].

N remarquera en outre que les parashiot de la sortie d’Égypte sont lues pendant le mois de Shevat. Quel est le rapport profond entre Shevat et le processus de sortie d’Egypte, auquel le Lekah Tov fait allusion ?

2. Rabbi Tsadok HaCohen Rabinowitz de Lublin [3] rapporte [4] qu’avant la faute, Adam Ha-Rishon s’alimentait exclusivement de fruits de l’arbre, et que ces fruits ne nécessitaient aucune préparation culinaire (à l’extrême, le blé poussait également sur un arbre et formait automatiquement des galettes comestibles). Cela correspond au niveau antérieur à la faute, où la vie de l’homme se situe dans l’évidence et l’immédiateté. En l’absence de Yetser harah (mauvais penchant), sa relation au Monde est simple, élémentaire. La consommation de nourriture est à cette image.

Après la consommation du fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal, vient s’immiscer une relation pervertie dans sa consommation. L’humanité va maintenant devoir exprimer une distance avec la matière : habiller son corps, moissonner, moudre, cuire sa nourriture. Il n’est plus au niveau de choisir automatiquement le Bien. Si tout était disponible sans effort, il serait tenté d’utiliser les éléments matériels en tant que fin (satisfaction du Yetser) et non comme simple moyen. Nous précisons si besoin que l’alimentation a ici un statut principiel et doit donc être comprise dans un sens plus large.

3. Rabbi Tsadok explique par ailleurs au début de son commentaire sur l’Exode [5] que l’une des fonctions de l’exil en Égypte était de révéler le potentiel de sainteté du klal Israel. En effet l’Égypte antique est décrite dans notre tradition comme la civilisation empêtrée dans sa poursuite des plaisirs matériels en général. La sortie d’Egypte effective est ainsi précédée par un travail de purification des moeurs de la part du peuple d’Israel exilé, dont l’exemple est initié par Yossef à l’occasion de sa confrontation à Potiphar, qui lui confère le statut de tsadik (juste) dans notre tradition.

4. Exode 15, 26 : "Kol hamahala asher samti be mitsrayim lo asim alekha ki ani hashem rofekha" ; "Toute plaie que j’ai mise sur l’Égypte je ne mettrai pas sur toi car je suis D. qui te guéris."

Les dix plaies relatées au début du livre de l’Exode ont chacune deux dimensions : la première, explicite, est de mettre en déroute Mitsrayim, l’Égypte. La seconde, cachée, est une dimension positive de développement spirituel du klal Israel. En particulier, la plaie de Barad, la grêle, est décrite dans la parachat Vaera dans ces termes :

“ Il y eut la grêle, et un feu brûlait au sein de la grêle, très lourd, comme il n’y avait pas eu dans toute la terre d’Égypte depuis qu’elle existait en tant que peuple” (Exode-Chemot, parashat vaera 9, 24).

La seconde dimension de la plaie est ici esquissée par le verset. Rabbi Tsadok explicite la notion de ce feu contenu dans la grêle : il s’agit d’une allusion à la dimension de Torah shebeal Pe (Torah orale) qu’Avraham étudiait avant le don de la torah [6].

Cette dimension de feu caché dans la grêle n’a pas été annoncée à Pharaon, et n’a pas été ressentie par le peuple égyptien. Seuls les Benei Israel ont ressenti dans leur coeur l’effet de ce feu au sein de la grêle, de cette torah she-be al pe, dissimulée, non spectaculaire. Le caractère caché et intime de cette dimension orale de la Torah est caractérisé par un effet particulier qui s’exprime ainsi dans le langage de nos Sages : elle est apte à détruire le Yetser harah (mauvais penchant) qui réside dans le coeur de l’homme. [7].

La période précédant la sortie d’Egypte dans la lecture des parashiot comprend donc un travail d’annulation du Yetser harah par le biais de l’étude de la torah.

6. Le jour de Tou Bi Shvat correspond au moment de l’année où la majorité de la pluie est tombée, et où le bourgeonnement des arbres commence. L’âge des arbres est déterminé selon cette date, ce qui a une incidence pour le prélèvement du Maaser (la dîme).

Le Pri Tsadik révèle que la pluie dont il est question est aussi une allusion à l’eau de la Torah (Ein mayim ela Torah).

Selon la coutume de Rabbi Yitshak Louria, les hassidim et les sefaradim ont le minhag de consommer une seouda de fruits le jour de Tou Bishvat. Il s’agit d’exprimer l’accession à une dimension sans Yetser harah (mauvais penchant), où le choix du Bien est à nouveau immédiat. Cette dimension peut s’exprimer dans la consommation du fruit qui est l’aliment le plus simple, ne nécessitant pas de préparation fastidieuse, et où la gloutonnerie n’est pas tellement prégnante.

Ce qu’il est important de comprendre, c’est que ce retour à la simplicité, loin d’être un simple élan spontané de communion avec la nature, est au contraire le symbole d’un niveau qui redevient accessible après avoir traversé le chemin de l’exil en Égypte, donnant accès à la dimension de Torah (en particulier dans sa forme dissimulée et intime de Torah orale), qui est apte à faire aspirer au Bien. L’aboutissement de cette démarche s’appelle tsidkout. Proverbes - Mishlei 13, 25 : "Tsadik okhel le sova nafsho" ; "Le juste mange pour rassasier son âme" - et non son corps. [8]

Vincent Guinard-Samuel


Notes :

[1] Grèce, XIème siècle

[2] Psikta Zoutarta, parashat bo 10, perek 24 ; voir aussi Shemot Rabba, parasha 9 perek 8 sur le verset de Mishlei 26, 3

[3] Pologne, XIXème siècle

[4] Pri tsadik, Tou bishvat, maamar 1

[5] Peri Tsadik, parashat Shemot

[6] chaque plaie correspond à une sefira, celle de barad est le hessed, mida d’Avraham

[7] Pour développement, voir Pri Tsadik, Parashat Bo Maamar 3, et pour un raisonnement du même type sur la plaie des sauterelles Tou Bishvat maamar 1

[8] Yossef hatsadik, voir paragraphe 3



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