8 septembre 2010
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Pessa’h : Chemin faisant sur la Haggada

 « Dieu m’a fait libre et je le trahis si je me laisse contraindre » Martin Buber

Auteur(s)
Benjamin Bittane
Du même auteur

Rubrique Fêtes

E modeste papier est le fruit de la préparation de commentaires débutée l’année dernière pour les sédarim de Pessah’ [1]. Le seder de Pessah’ est un moment extraordinaire de la vie juive, il réunit les familles autour d’un texte merveilleux, duquel il y a tant de choses à dire, à réfléchir, à méditer, à comprendre. En espérant que ces courts commentaires soient une source pour certains de discussion le soir de Pessah’, jusqu’au matin, comme Rabbi Eliezer et ses comparses.

Le temps central du soir du seder est celui de maguid, c’est-à-dire du récit de la sortie d’Égypte. Cet ordonnancement trouve son origine dans l’Exode (XIII, 8) :

וְהִגַּדְתָּ לְבִנְךָ, בַּיּוֹם הַהוּא לֵאמֹר : בַּעֲבוּר זֶה, עָשָׂה יְהוָה לִי, בְּצֵא תִי, מִמִּצְרָיִם. « Tu le raconteras à ton fils ce jour-ci en disant : par cela, Dieu m’a fait sortir d’Égypte »

Le texte de la haggada introduit donc ce récit par le passage :

Ha lah’ma anya

Pourquoi commencer par un passage en araméen ? En effet, ce passage est en araméen (petit astuce pour distinguer l’hébreu de l’araméen la voyelle « a » kamatz en fin de mot, est toujours suivi d’un aleph et non d’un comme en hébreu), alors que la majorité de la haggada est en hébreu.

Certes, une premier explication serait, tout simplement d’ordre historique. Nous avons le commandement du récit de la sortie d’Égypte elle-même, mais elle s’est en quelque sorte « canonisée » autour du texte que l’on connait à la fin de l’époque des Tanaïm (maîtres de la Michna) au début du IIIe siècle de notre ère. Or à cette époque, la langue la plus usitée par les juifs n’est pas l’hébreu mais l’araméen. La haggada étant un texte censé être compris par tout le monde, l’usage de la langue comprise par le plus grand nombre n’est pas fortuit. D’ailleurs le Rashbetz [2]rapporte de ce fait qu’il est important de lire non seulement en hébreu et araméen, mais aussi dans la langue comprise par tous.

Le Maharal de Prague [3]explique dans le Nétsah’ Israël en s’appuyant sur un texte du Talmud traité Brah’ot, que le Kaddich (prière en araméen) ne passe pas via les anges chez Dieu, mais arrive directement. Pourquoi ? l’araméen contrairement à l’hébreu n’est pas une langue riche, littéraire, c’est un langage essentiellement parlé, populaire, qui ne recherche pas une esthétique de forme stylistique. Cette particularité de l’araméen usité dans le premier passage de la haggada , vient nous dire que toute la haggada doit être une soirée placée sous le signe du parlé vrai, en se posant les vraies questions.

D’ailleurs, le mot « aniya » pauvre, vient de la même racine que « onine » c’est-à-dire le pain pauvre sur lequel on doit parler comme l’explique le Talmud Pessah’im 115b.

Les quatre enfants

Le texte de la haggada introduit les quatre questions des enfants par la phrase suivante : « Avec/contre quatre enfants la thora parle... ».

Un des enfants n’est pas plus étonné que les autres. Le racha, la personne qui est considérée comme « mécréant » du fait qu’il se désolidarise du reste du peuple juif. Pourquoi la thora lui parle ? Quel est son intérêt ? On comprend bien l’intérêt de parler au sage, afin d’améliorer sa sagacité, sa connaissance, sa sagesse. Le simple, afin de lui enseigner. Celui qui ne sait pas poser de question, car une chose qui est insupportable pour la Thora, c’est l’expectative, le fait de n’avoir même pas de question, de rester complètement passif, la tête dans le frigidaire, comme dirait le Rav Zyzek. C’est la raison pour laquelle, le texte emploie un impératif en disant : Ad pétah’ lo. Pour bien comprendre l’expression, j’utiliserai un langage familier, cette expression veut dire « jusqu’à ce qu’il l’ouvre ». On voit bien que le but, c’est de faire sortir ce type de personne de cet état.

Mais le racha, quel intérêt ? Il n’a aucune affinité quelconque avec la Thora, et pourtant la Thora lui parle. Car la Thora parle à tout le monde. Cette idée parait d’une simplicité infantile, et pourtant, nous assistons parfois dans la communauté juive contemporaine à un dénigrement des questions de juifs se sentant en dehors de la communauté. C’est la raison pour laquelle, il me semble important de dire que la Thora tient un dialogue avec tous, même le racha !

Maintenant, il est clair que tenir un dialogue, ne veut pas dire aller dans le sens du poil, et avoir des paroles complaisantes. D’ailleurs, on voit bien cela, à travers la réponse que donne la haggada, en disant que s’il avait été en Égypte à cette époque, il ne serait pas sorti.

Rav Shimshon Rephael Hirsch [4]explique, dans sa perspective pédagogique, que les questions et les réponses apportées à ces quatre types d’enfant sont symptomatiques, d’un des principes fondamentaux de l’éducation juive.

Le livre des proverbes du roi Salomon (XXII, 6) dit חֲנֹךְ לַנַּעַר, עַל-פִּי דַרְכּוֹ « Eduque l’enfant selon son chemin ».

L’un des traits particuliers de la pédagogie juive est de faire preuve d’adaptabilité à l’égard de l’enfant, en fonction de son niveau, de sa sensibilité, de son caractère, son approche.

Et les quatre enfants et surtout les quatre réponses qui leurs sont apportées, sont symptomatiques de ce principe.

Rabbi Yossei hagalili omer

Rabbi Yossei le galiléen explique que sur l’Égypte, il y eut 10 plaies et sur la mer 50 plaies. Que représentent ces chiffres ? Pourquoi 10 plaies et 50 plaies ? Pourquoi plus sur la mer ?

Le Maharal utilise pour expliquer cela tout un registre qu’il développe souvent, la numérologie, la symbolique des chiffres. Sur l’Égypte le texte précise que c’est « le doigt de Dieu » qui s’est abattu, alors que sur la mer, « c’est la main ». L’utilisation de ces anthropomorphismes, n’est pas anodine. Pour lui, le doigt désigne un sous-ensemble particulier appartenant à un ensemble qui est la main. De la même manière, l’Égypte est un lieu bien particulier, c’est la raison pour laquelle, le mot « Etsba » est utilisé. Alors que la mer est un lieu étendu sur l’ensemble de la planète (également, comme l’explique le Midrash Rabba, les miracles de la mer des joncs ont eu une dimension universelle puisque toutes les mers de la planète se sont ouvertes) ; sur l’Egypte, les plaies ont touché uniquement un peuple particulier, sur un lieu particulier qu’est l’Égypte. Dieu voulait montrer, à travers un de ses médiums : le miracle, qu’il était le maître de la nature, et que de ce fait, il pouvait bouleverser complètement les lois naturelles (la gravité, l’eau et le feu, etc.).

Sur la mer, il chercha à montrer au monde entier la même chose, mais cette fois-ci c’est au monde, d’où le choix du terme « Hayad haguédola ». De plus la main, avec ses cinq doigts représente pour le Maharal un de ses concepts spécifiques : la dispersion stable. Le chiffre quatre est celui par excellence de la dispersion, les quatre points cardinaux qui se dispersent. Le cinquième point donne une stabilité à ces quatre points.

Maintenant pourquoi la dizaine ? Le Maharal explique que le chiffre dix désigne quelque chose de supérieur, de séparé du fait de sa sacralité qui descend vers les hommes : les 10 paroles, par exemple. D’où le chiffre de dix sur l’Égypte et de cinq fois dix sur la mer.

Dayeinou

Lorsque l’on regarde de près, le nombre de « maalot tovot », c’est à dire d’étapes par lesquelles nos ancêtres sont passés pour arriver à la finalité qu’est la construction du Beth Hamikdach, il y a en tout 15 étapes.

Toujours dans une approche numérologique, le Maharal explique que le chiffre quinze n’est pas fortuit. Il y a tout d’abord quinze marches au Beth Hamikdach qui séparent le Ezrat Nashim du Ezrat Israël.

D’ailleurs, les fameux Chir lamaalot du psalmiste sont au nombre de quinze et ont été écrits pour être chantés avec musicien sur ces marches.

Il faut quinze jours à la course de la lune pour être pleine. Lune, astre qui est souvent comparé à Israel du fait de son caractère cyclique, comme le peuple d’Israel qui connaît des heures lumineuses, et d’autres plus sombres.

Enfin et non des moindres le prophète Isaïe (XXVI, 4) : כִּי בְּיָהּ יְהוָה, צוּר עוֹלָמִים. « C’est par le chiffre 15 que Dieu créa les mondes » (traduction libre) le chiffre quinze correspond également à un des noms de Dieu composé des lettres youd et .

Ainsi, comme l’explique le Maharal, ce chiffre correspond au concept du dévoilement de l’élévation. Comme les 15 marches qui débouchaientt sur un lieu élevé, à la fois physiquement et spirituellement, où l’ont faisait les sacrifices. De même, pour les autres éléments que nous avons cités.

Le Maharal de Prague explique de même, que Dayeinou est placé sous le signe du dévoilement progressif pour arriver à une élévation de l’homme. Les différentes étapes peuvent de grouper en trois catégories.

-  Les cinq premières étapes désignent comment la délivrance s’est faite, et donc l’acquisition de la posture de l’homme libre,
-  Les cinq secondes : la reconnaissance de Dieu par le biais des miracles,
-  Enfin les cinq dernières : le rapprochement vers Hashem, à l’aide de la Thora, d’Israël, etc.

Rabban Gamliel dit celui qui n’a pas dit trois choses n’est pas quitte : Pessah’, Matsa et Maror

Comment ce texte de Rabban Gamliel peut-il être vrai ? Comment l’accomplissement de la mitsva de Pessah’ peut-elle dépendre juste de trois mots ?

Le Maharal de Prague explique que dire ces trois termes, c’est reconnaître la spécificité du monothéisme juif [5]. Pessah correspond au sacrifice de l’agneau que l’on devait consommer au temple le soir du seder avec de la matsa et du maror (les herbes ameres).

1. Le Maharal reprenant des éléments du traité Pessah’im sur la façon dont on devait consommer cet agneau, reprend quatre points :

-  Tout d’abord, la consommation devait se faire dans un lieu unique,
-  L’ensemble des convives devait, pour pouvoir le consommer, être présent au moment où on l’amenait au temple,
-  L’agneau devait avoir moins d’un an. Car, à cet âge, lorsqu’on porte un coup à un endroit particulier de l’animal, c’est l’ensemble du corps qui ressent la douleur, de même Israël lorsqu’il est unit.
-  L’agneau devait être grillé et non bouilli. Car le fait de bouillir désagrège la viande, alors que le feu permet de saisir la viande.

Tout ceci, nous dit le Maharal montre que le korban Pessah’ désigne l’unité. Unité qui renvoie à l’unité d’Hashem.

2. La matsa est le pain minimal, c’est-à-dire sans levain, avec une cuisson minimale. C’est en soi le pain du pauvre. Or une personne pauvre se définit seulement par elle-même. Elle n’est rattachée à rien, à aucun groupe, aucune responsabilité. Il n’est pas contraint par des normes sociales, etc.. Donc la matsa désigne ce refus de l’enfermement, elle désigne la liberté.

3. Le maror, au contraire symbolise la servitude, par son goût amère. Mais également, la racine de maror (mém/rech/rech) est la même que marér asservir. Donc le maror, c’est l’asservissement.

A pessah’, nous mangeons ces trois aliments ensemble. Or la matsa et le maror symbolisent des concepts antinomiques, d’un coté la liberté et de l’autre la servitude. C’est justement le mélange des trois aliments qui désigne la spécificité du monothéisme juif. L’agneau désigne le monothéisme classique, l’idée de l’unité de Dieu. Mais le judaîsme propose un autre aspect : l’unicité, c’est-à-dire le fait que « les différentes facettes » que Dieu donnent à voir à l’homme ne sont pas distinctes en trois entités comme dans le christianisme, mais sont unies en un seul et même « être ». Ainsi le Dieu de la liberté et le même Dieu que celui de l’asservissement. Ou encore comme nous le disons dans la phrase Chéma Israel : l’aspect de Dieu « bonté » (le tétragramme)et celui de justice (Elokhim) forment un tout.

Ainsi dans le cas de Pessah’, la consommation de l’agneau, de la matsa, et du maror est une forme de reconnaissance de l’unité d’Hashem ; D’où cette sentence de Rabban Gamiliel de proclamer ces trois termes.

L’ouverture de la porte pour le prophète Elie

Un pessah’, Rabbi Menahem Mendel de Kotzk, au cours d’un seder, où ses élèves étaient réunis autour de lui, demanda à l’un d’eux d’aller ouvrir la porte. Le hassid exécuta la demande du maître avec empressement et joie. Une fois le texte récité, il referma la porte, et fut déçu de ne pas voir le prophète. Le rabbi lui dit : « imbécile ! Eliahou ne vient pas par la porte, mais par l’esprit .... ».

A bon entendeur........

Benjamin Bittane


Notes :

[1] J’en profite pour remercier « mes cobayes », les personnes qui ont entendu ces paroles et qui, du fait de leurs questions, de leurs remarques m’ont permis de les améliorer, de les rendre plus intelligibles : mon épouse, ma belle famille, Esther Gross, la famille électrique alias Bina et Micka Guenoun, et enfin Audrey et Jonathan Belaloum.

[2] Rashbetz : Rabbi Chimon Ben Tsémah Duran (1361-1444). Rabin, Talmudiste, Juge rabbinique. Il exerça essentiellement à Alger. C’est un auteur extrêmement prolixe, il a écrit entre autres deux ouvrages sur Pessah’ : le Maamar Hamet’z sur les lois de Pessah’ et le Pérouch afikomen, commentaire de la haggadah. Avec le Ribach, le Rachbach (son fils) et Rabbi Yéhouda Ayache, il fait partie de l’âge d’or du judaïsme algérien.

[3] Rabbi Yeouda Loew ben Bezalel, dit « Notre enseignant, le Rav Loew » (Morenou HaRav Loew), abrégé en MaHaRaL (dénomination par laquelle il est le mieux connu) est l’un des plus grands Aharonim. Il vécut au seizième siècle (1526 - 1609) à Prague, où l’on peut encore voir sa tombe de nos jours. Il était versé aussi bien dans les grands textes du judaïsme que dans les sciences profanes, en particulier les mathématiques. Il entretenait des liens étroits avec l’astronome Tycho Brahe, dont son élève, David Ganz, fut l’assistant. Ce fut suite aux découvertes de celui-ci qu’il exprima la fameuse formule, qu’en aucun cas la Torah et la science ne peuvent être en conflit, puisque leur domaine n’est pas le même. Il fut également un grand défenseur de la littérature rabbinique allégorique, le Midrash, les Hagadot du Talmud (les récits allégoriques). Son nom a été associé à la légende du Golem, célèbre dans la culture juive d’Europe de l’Est, créature humanoïde d’argile qui se meut si l’on lui appose le nom ineffable de Dieu. Selon les uns, le Maharal a révolutionné les méthodes d’enseignement et d’étude dans les yeshivot (instituts talmudiques) en insistant sur l’ordre de l’apprentissage des textes : Torah d’abord, Mishna ensuite, et après seulement Guemara, chacun servant à comprendre le précédent, ainsi que l’état d’esprit nécessaire à l’étude qui se doit d’être désintéressée. Que ce soit d’un point de vue pratique ou méthodique il se caractérise par sa clarté et son intégrité. Il entreprend un immense travail de défense de la torah orale, notamment dans Beer Hagola, pour rendre aux anciens leurs mérites. C’est un auteur prolixe, qui a écrit entre autres un commentaire sur la haggada. Autre élément important, le Maharal fait parti, avec le Ramh’al, des précurseurs de la démocratisation de la kabbale.

[4] Le rabbin Samson Raphael Hirsch (20 juin 1808 - 31 décembre 1888) fut une personnalité dominante du judaïsme orthodoxe du XIXe siècle. Assistant au succès grandissant de la réforme du judaïsme, il fut au premier rang de la lutte contre celle-ci. Bâtisseur de la communauté orthodoxe de Francfort-sur-le-Main, il eut une influence décisive sur le judaïsme du XXe siècle en jetant, avec Azriel Hildesheimer, les bases du judaïsme orthodoxe moderne. Fondateur de la première école juive moderne, et premier auteur écrivant en langue allemande moderne en faveur du judaïsme orthodoxe, il défendit dans ses nombreux écrits sa conception sur l’intégration d’éléments de la culture moderne dans la structure du judaïsme, une école appelée Torah im Derekh Eretz (hébreu תורה עם דרך ארץ - « la Torah ainsi que les voies du pays [de résidence] »), ou parfois néo-orthodoxie.

[5] Notion chère à Manitou



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